Parole d'une déracinée azerbaïdjanaise du Haut-Karabagh

700 000 azerbaïdjanais ont été chassés de leur terre et de leur maison entre 1990 et 1993, dans le conflit du Haut-Karabagh. Leur voix est très peu entendue dans les médias français. Tarana Allahverdieva chanteuse française d'origine azerbaïdjanaise nous a accordé une entrevue, elle est aussi une victime de ce conflit, dont l'issue a changé récemment.
  • Tarana Chanteuse Franco-Azerbaïdjanaise © Photo : Jean-Noël Martin Tarana Chanteuse Franco-Azerbaïdjanaise © Photo : Jean-Noël Martin
     

 

Dans votre spectacle l’Esprit d’Azerbaïdjan vous évoquez le Haut-Karabagh et votre itinéraire de façon très pudique, pourquoi ce choix ?

J’ai créé ce spectacle en 2015, pour faire connaître l’Azerbaïdjan dans sa diversité, ethnique, religieuse mais aussi géographique. L’Azerbaïdjan à ce moment-là était complétement inconnu, les quelques articles évoquant le pays étaient très diabolisants et ne reflétaient pas mon Azerbaïdjan. Si j’évoque mon propre parcours, il n’est que moyen pour atteindre cet objectif.

Ma propre histoire est très dure, je ne souhaitais pas heurter frontalement le public, mais en évoquant ma grand-mère originaire de Latchine ou ma propre famille de Choucha je recherche à faire réfléchir le public à l’inciter à communiquer avec moi après le spectacle et à faire leur propre recherche sur le sujet.  

C’était aussi une blessure profonde, intime et il est difficile de montrer ses blessures quand celles-ci ne sont pas guéries, aujourd’hui avec la nouvelle donne c’est différent et je vais adapter cela pour mon prochain spectacle.

Comment c’est passée votre enfance à Choucha ?

J’étais scolarisée dans une école russe mais à la maison on parlait azéri et un peu français car ma mère l'enseignait. J’étudiais également la musique au conservatoire de Choucha.

J'ai eu une belle enfance, j’étais une enfant heureuse, aimée, gâtée, c’était des années d’insouciance, de magie, je me souviens des plaines sans limite, du chant des rossignols...

A partir de 1988, j’ai compris qu’il y avait des problèmes, mon souvenir c’est le kidnapping de bergers azerbaïdjanais et c'est également les souvenirs de pierres lancées sur notre voiture quand nous allions de Choucha où nous vivions à Latchine où vivaient mes grands-parents.

Ensuite à partir des années 90, l’enfer s’est installé dans notre quotidien avec son apogée entre 1991 et 1992. J’avais 11 ans et j’ai vécu un an de bombardements et de nuits dans les sous-sols de l’immeuble où nous vivions avec mes parents et mes deux frères ainés. Début 1992 mes parents m’ont envoyé à Bakou et eux sont restés à Choucha.  

Je tremblais chaque jour en regardant les informations télévisées d’apprendre un drame, à cette époque nous n’avions aucune autre moyen de communication. Le reste de mon enfance et adolescence je l’ai vécu à Bakou, déplacée de force de ma région natale. Pour faire comprendre à vos lecteurs c’est comme si du jour au lendemain vous quittez La Haute Savoie pour les faubourgs de Paris.

Choucha Tarana et son père - Chirurgien de la ville de Choucha © L. Aliyeva Choucha Tarana et son père - Chirurgien de la ville de Choucha © L. Aliyeva

 

Quel était vos rapports avec la population d’origine arménienne au Haut-Karabagh ?

A Choucha il y avait peu d’arméniens, ils étaient plutôt installés à Khankendi (Stépanakert pour les arméniens) mon père était un chirurgien réputé à Choucha, il ne faisait aucune différence entre les malades, il a sauvé la vie de centaine de personnes, qui voyaient en lui un excellent professionnel, de nombreux arméniens lui doivent la vie et j’en suis fière. J’exprime cela pour vous dire que dans ma famille le traumatisme causé par les séparatistes arméniens fût grand. Je me souviens également d’une professeur appréciée de tous qu’était moitié arménienne et moitié russe, nous vivions ensemble sans véritable problème, du moins dans les villes et villages à majorité azerbaïdjanaise. A Khankendi les choses étaient différentes, les nationalistes arméniens attendaient l’aubaine pour se révéler et l’aubaine est venue de l’affaiblissement de l’URSS.

 

Tarana en 1984 à Choucha Haut-Karabagh Azerbaïdjan © N. Allahverdiev Tarana en 1984 à Choucha Haut-Karabagh Azerbaïdjan © N. Allahverdiev

Vous avez vécu le conflit des années 90 et l’exode forcé, quels souvenirs en avez-vous gardé ?

Un grand chaos, le monde qui s’écroule, j’ai eu l’impression de devenir adulte d’un coup à 11 ans, avant la perte de nos terres ma tante maternelle nous a accueillie et beaucoup aidée, et moi je n’avais qu’une envie c’était de partir faire la guerre.  Ma tante était très soucieuse à mon sujet, elle a toujours était adorable. Puis mes parents ont fui Choucha et sont venus à Bakou, ça a détruit leur couple et la famille.

Je voyais ma mère qu’était professeur de français comme un oiseau en cage, elle n’a pu quasiment rien prendre de sa maison de Choucha, qu'elle avait mis des années à meubler et décorer. J’ai eu peur qu’elle tombe malade car elle nous a porté quasiment seule, dans un Bakou subissant l’arrivée d'un million de déplacés doublant la population de la ville.

Moi personnellement je n’ai pas cultivé mon statut de déplacé, ma mère nous a construit un univers nous permettant d’avoir l’essentiel et l’école était pour nous le moyen primordial pour grandir et sortir de cette situation, de ce fait je ne me suis jamais sentie réfugiée. J’ai d’ailleurs écrit un poème en 1994 qui s’intitule :

- Ne m’appelle pas réfugié  … ne me regarde pas de haut, partage ma douleur, essaye de me comprendre. Ouvre tes bras, enlace moi, ne m’appelle pas réfugié. Pleure avec moi, je suis sans patrie, sans maison, sans soutien, n’appuie pas sur ma blessure, ne m’appelle pas réfugié.

 

Le 27 septembre la guerre a repris entre l’Azerbaïdjan et les séparatistes arméniens, comment avez-vous vécu cette période ?

J’ai revécu la guerre. Beaucoup d’inquiétude pour mes compatriotes mais aussi pour mes cousins en âge de combattre et qui vivent en Azerbaïdjan. Je dois dire que très vite un sentiment d’espoir m'a envahi et les nouvelles  que j’ai eu d’Azerbaïdjan, des reconquêtes successives ainsi que la volonté du peuple de se libérer de ce poids, m'ont laissé espérer une résolution rapide et victorieuse de cet épisode.

Heureusement d’ailleurs que j’avais ce lien avec l’Azerbaïdjan car ici en France, nous n’avions aucune information, juste parfois ont concédé à dire que l’armée azerbaïdjanaise avait avancé de façon peu significative et ont ignoré le droit international ainsi que le statut des déplacés azerbaïdjanais.

 

Justement la position de la France est ambigüe, notamment les paroles du président Macron, comment expliquez-vous cela et quel est votre sentiment ?

Les premières paroles de Macron entre deux portes au conseil de l’Europe m'ont énormément déçu, je lui ai adressé le 2 octobre un courrier par l’intermédiaire d’un député LREM , qui à ce jour n’a fait l’objet d’aucune réponse. En voici la copie :

Monsieur le Président de la République Française

Vos déclarations récentes sur le conflit en Azerbaïdjan face au séparatisme arménien, m’ont profondément blessé. 

Votre soutien à l’Arménie, votre lapsus pour parler du Haut-Karabagh comme d’un pays et votre silence sur l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan en sont les principales causes.

J’aime la France, ce pays m’a permis d’avancer dans la paix et la sécurité, originaire de Shusha  (ville du Haut-Karabagh) que j’ai quitté sous les bombes des séparatistes arméniens en 1992 à l’âge de 11 ans, spoliée depuis toutes ces années de mes biens, des odeurs, des paysages et de l’air des montagnes de ma région natale, à tout cela s’ajoute aujourd’hui la souillure due à vos propos ambiguës.

Je me sens dans la peau d’une femme violée à qui l’ont dit : « Vous l’avez bien cherché. »

J’espère que mon témoignage vous arrivera et que vous  prendrez conscience que vos propos doivent être nuancés et que vous devez rétablir un équilibre.

Après la guerre il y aura une paix à construire, toutes les parties devront renouer le contact et construire ce que La France et l’Allemagne ont réussi …

Je dois dire qu'aucuns des courriers ou messages envoyés à Messieurs Darmanin et Dupont Moretti pour les politiques ou encore à une grande personnalité des médias que j’ai accompagné en Azerbaïdjan pour une émission de télé n’ont fait l’objet de réponse.

Entre les postures électoralistes, les intérêts court terme et le droit international ces gens ont choisi, je les laisse à leur conscience ainsi que tous ces pseudos professionnels des médias ou de la musique qu’étaient très proches de moi lorsqu’ils entrevoyaient les dollars potentiels de l’Azerbaïdjan et qu’ont disparu depuis que l’Azerbaïdjan a repris son destin en main.

Un mal pour un bien.

 

Tarana avec la délégation France TV - Bakou Eurovision 2012 © Azeri Press Tarana avec la délégation France TV - Bakou Eurovision 2012 © Azeri Press

Le 10 novembre un accord de Paix entre l’Azerbaïdjan et l'Arménie a été signé sous l’égide de la Russie, nous aimerions avoir votre avis sur cet acte ?

D’abord une joie immense le 8 novembre avec la libération de Choucha après 28 ans d’occupation pour moi c’était déjà la victoire, Choucha c’est ma ville mais c’est aussi le berceau de la culture azerbaïdjanaise.

Le 10 novembre jour de mon anniversaire c’était pour moi et le peuple d’Azerbaïdjan une renaissance. La signature de la paix a été un soulagement car cela signifie la fin des combats et des morts mais aussi le retour de nos terres et  l'évolution du partenariat avec la Russie et la Turquie.  

Ce qu’a réussi l’Azerbaïdjan est unique dans l’histoire contemporaine, reconquérir après 30 ans les terres volées, après 30 ans d’humiliation, 30 ans de droit international bafoué, 30 ans d’inaction diplomatique, 30 ans d’esbroufes de la France qui n’a de dessin pour l’Azerbaïdjan qu’un avenir islamiste.

L’Azerbaïdjan c’est le phénix qui renaît de ses cendres, maintenant ce qu’il nous faut c’est être patient, garder l’espoir et construire la paix.

 

Entrevue avec Francis Belvier - PARIS - 17.11.2020

Tarana et sa grand-mère (déplacée de Latchine en 1992) - aujourd'hui 87 ans vit à Bakou © M. Aliyev Tarana et sa grand-mère (déplacée de Latchine en 1992) - aujourd'hui 87 ans vit à Bakou © M. Aliyev

 

 

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