La Turquie veut-elle se débarrasser des Frères musulmans?

Recep Erdogan avec l'Emir du Qatar Recep Erdogan avec l'Emir du Qatar
La Turquie envisagerait-elle de revoir son soutien à l’organisation terroriste des Frères musulmans?

Certains signes tendent à le faire croire. Ils sont porteurs d’un symbole assez fort. Dernièrement, la Turquie a livré aux autorités égyptiennes le dénommé Mohamed Abdel Wahab, poursuivi en Egypte pour l’assassinat du procureur général égyptien.

Le changement de la politique envers la confrérie n’est pas un événement anodin. Le président turc a tiré un grand bénéficie politique de ses relations avec elle. Sa réélection lui doit beaucoup dans le mesure où les frères musulmans ont une emprise forte sur la communauté turque vivant à l’étranger où les scores du président étaient plus importants que ceux de l’Intérieur. En Europe, Erdogan a obtenu 74,9% de voix en Belgique, 72,8% en Hollande, 72,1% en Autriche et 65,3% en France. En Allemagne, qui compte un potentiel de 1,5 million d’électeurs, il a pu glaner 65% des voix. Mais c’est au Liban qu’il compte le plus de supporters, avec 94%.   

La perspective de l’abandon des Frères musulmans cause déjà quelques dégâts au sein de la confrérie où règne une grande confusion qui semble annoncer une scission, à cause de la position même de la Turquie envers elle. Le président turc, de son côté soupçonne les frères d’interférence dans le coup d’Etat qui a failli mettre fin au règne des islamistes de l’AKP en Turquie. Etant donné l’intransigeance du président envers tous ceux qui ont participé au coup d’Etat, il serait possible que la confrérie soit en train de payer le prix de son aventure.

Il est peut-être loin le temps où le chef des Frères musulmans Youssef Qaradwi qualifiait Erdogan de « futur calife des musulmans". Rien que ça.

L'Emir du Qatar avec le dirigeant des Frères musulmans L'Emir du Qatar avec le dirigeant des Frères musulmans
A l’intérieur de la Turquie, l’association du pouvoir avec les frères musulmans ne passe pas partout. Une large frange de la population y voit un danger étant donné la renommée terroriste et expansionniste de l’Organisation dont l’objectif est, faut-il le rappeler, la conquête pacifique du monde en s’appuyant sur deux facteurs essentiels, la croissance démographique et le prêche. L’expansion des implantations de moquées en Europe lui doit beaucoup.

Projet terrifiant à un moment où, qu’avec la Turquie, les Frères musulmans accèdent à un territoire aux portes de l’Europe. Erdogan, qui cherche lui aussi à faire revivre le défunt empire ottoman, en mettant la main sur ses territoires perdus ne peut envisager un objectif aussi global.

Les élections approchent et il voudrait se donner l’image du chef rassembleur qui a permis à la Turquie de se développer et aux Turcs de vivre mieux. Des considérations que les Frères musulmans n’ont pas besoin d’intégrer dans leurs discours.

Quelle sera l’ampleur des pertes pour les Frères musulmans? Bien entendu perdre un allié aussi déterminé est un événement majeur, mais la confrérie continue à bénéficier du soutien, jusque là inconditionnel, du Qatar. Or là aussi, la situation risque fort bien de changer. Le Qatar qui subit les effets du boycott de ses « frères » du Golfe et de l’Egypte devra faire un choix: Continuer à soutenir les Frères musulmans et souffrir l’isolement, ou les abandonner et rétablir ses relations avec les pays frères de la région.

La complaisance de la Turquie et du Qatar envers les Frères musulmans a été chèrement payée surtout que ces derniers ne sont jamais des amis sûrs. Ils ont des objectifs à atteindre et ces derniers passent avant les intérêts de leurs alliés du moment. 

Le président turc qui a été traumatisé par l’expulsion des Frères musulmans du pouvoir en Egypte craignait que les militaires de son pays en fassent de même avec son régime. Ce qui explique peut-être le coup d’Etat et sa réaction surdimensionnée.

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