Le rêve d'Erdogan ne tient qu'à un fil

Dimanche se tiendra le scrutin parlementaire en Turquie. Il est écrit dans les étoiles que l'AKP, le parti de M. Erdogan, va gagner. Cette tension n'y est donc pas. Cependant, tout le monde est impatient de connaître les résultats d'un parti de gauche radicale.

Aujourd'hui, la Turquie est un régime parlementaire avec un président fort, mais ce n'est toujours pas un régime présidentiel où le président décide de tout. Le rêve de M. Erdogan c'est de changer cela dès que possible. Cependant, cela nécessite un changement de la Constitution et pour pouvoir la changer il faut que son parti obtienne une majorité absolue des deux tiers dans le parlement.

À un moment donné M. Erdogan était très populaire, le peuple lui était reconnaissant pour la modernisation du pays mais sa popularité s'écroule depuis un certain temps dans un processus graduel. Il a connu plusieurs périodes dans sa carrière politique à la tête de la Turquie. Entre 2002 et 2007, il se montra très libéral, pro-européen et un allié de l'Occident qui voulait démocratiser la société. Il cherchait des façons de changer la structure de l’État. Après 2007, cependant, il était devenu clair pour tout le monde qu'il essayait non tellement de changer le système mais qu'il tentait plutôt à le manipuler en sa faveur. Peu à peu, la Turquie a été menée plus autoritairement. Le pic de cet autoritarisme s'est manifesté il y a deux ans lors des événements du parc Gezi près de la place Taksim.

La Turquie a connu un boom économique et inhérent à cela il n'y avait pour ainsi dire pas de frein sur le développement acharné de l'immobilier. Les espaces verts de la ville ont été mis sous pression et ont souvent été sacrifiés pour la construction de centres commerciaux, tours de bureaux et de logements. Pour le parc Gezi le gouvernement avait prévu d'y ériger encore un grand centre commercial tandis que ceux-ci poussaient déjà comme des champignons dans la ville.

Les écologistes et les riverains protestaient. Au début, il s'agissait principalement de l'écologie, sauver une zone verte dans le centre de la ville et arrêter la marche des bétonneurs. Le grand nombre d'arbres qui a été abattu dans les forêts du nord d'Istanbul pour la construction du pont Yavuz Sultan Selim (le troisième pont sur le Bosphore) et le nouvel aéroport international (le plus grand aéroport au monde avec une capacité de 150 millions de passagers par an) ont certainement eu un impact sur la sensibilité du public à la protection du parc. Selon les données du gouvernement, après tout, plus de 2,7 millions d'arbres ont été abattus pour permettre la construction de l'aéroport et des connexions d'autoroutes au pont.

Dès le premier jour les manifestants ont été empoigné violemment par la police. Ils ont essayé de les déloger avec des gaz lacrymogènes et leurs tentes ont été incendiées. L'indignation était grande et des photos de la répression ont fait le tour du monde par l'intermédiaire des médias sociaux. L'image d'une jeune femme sur laquelle des gaz lacrymogènes sont pulvérisés par un policier (plus tard, appelée "la femme en rouge") est devenu l'image emblématique de la contestation.

Ce qui avait commencé par un groupe d'environ 50 manifestants est en quelques jours passés à une foule de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Le parc Gezi était l'enjeu de toute l'opposition dirigée contre M. Erdogan. Une collection hétéroclite d'écologistes, de nationalistes turcs, de Kurdes, de féministes, d'homosexuels, de socialistes, d'Arméniens, d'Azéri, de jeunes, de moins jeunes, de femmes avec et sans foulards, de familles avec enfants, d'étudiants, de supporteurs de clubs de football rivaux qui temporairement ont fait une trêve, d'àlévistes, de musulmans anticapitalistes... C'était comme si après les printemps arabes, le printemps turc était arrivé.

De nouveaux thèmes tels que la liberté de réunion et d'expression, l'exclusion, la pauvreté et plus généralement, la défense de la laïcité ont fait surface. Les protestations se répandent à 80 autres villes en Turquie et dans plusieurs pays ou vivent d'importantes communautés turques. Selon le ministère turc de l'Intérieur, pendant les trois premières semaines au moins 2,5 millions de personnes étaient impliquées dans les manifestations.

Chaque jour connaissait sa nouvelle escalade de la répression. Des canons à eau, du gaz poivre, des gaz lacrymogènes, des balles en platique, des matraques et, plus tard, le poivre mélangé à l'eau des canons à eau. Des manifestants et des passants ordinaires ont indistinctement été traités durement. Les affrontements ont donné lieu à de véritables combats de rue. Plus de 3.000 personnes ont été arrêtées, dont beaucoup ont été maltraités pendant leur détention. Au total pendant les semaines de manifestations il y a eu en Turquie 11 morts et plus de huit mille blessés dont 62 des blessés graves. Enfin, le 3 juillet la cour de justice a annoncé sa décision à annuler le projet de construction dans le parc Gezi.

Sur le plan international à la suite de la répression brutale des protestations la Turquie a perdu la face. Le gouvernement a été critique par le monde entier, entre autres par l'Union européenne et les Nations unies. Des pays comme les États-Unis, l'Allemagne et la France ont condamné la violence policière. En Turquie même, les dirigeants ont eu peur. Ils se sont rendu compte qu'il y avait une opposition d'une nouvelle envergure qu'ils ne pensaient pas être politisés alors qu'ils avaient maintenant la preuve du contraire. En fait elle était très politisée, mais à sa manière plutôt que dans les limites d'organisations.

Les élections de dimanche

Le paysage politique en Turquie est assez hétérogène. Il n'y a pas moins de 20 partis politiques participant au scrutin. Seuls quatre d'entre eux résident dans le parlement actuel.

Le plus grand parti est fondé par M. Erdogan lui-même. Adalet ve Kalkinma Partisi ou AKP (parti pour la justice et le développement). De Parti libéral conservateur lors de sa création il a évolué pour devenir de plus en plus islamiste, un élément qui est maintenant évident. Lors d'élections le parti a toujours remporté entre 45 et 50% des votes. Il occupe dans le parlement actuel 327 des 544 sièges, une majorité claire. Cependant, selon les sondages, lors des élections de dimanche pour la première fois le parti devrait descendre sous la barre des 45%.
Le plus grand parti d'opposition, le Cumhuriyet Halk Partisi ou CHP (parti républicain du peuple) est aussi le plus ancien parti du pays. Il a été créé en 1923 par Atatürk, le père de la Turquie moderne. Le parti est idéologiquement kémaliste (idéologie basée sur les principes d'Atatürk), républicain, pour la séparation de l'Église et de l'État, plutôt orienté vers l'Ouest mais en même temps aussi nationaliste. Le CHP a remporté 25,98% des voix pendant les élections législatives de 2011 ce qui lui a rapporté 138 sièges.

Le troisième plus grand parti, le Milliyetçi Hareket Partisi ou MHP (parti d'action nationaliste) est d'extrême droite et ultra-nationaliste. Les partisans de l'idéologie du MHP sont également appelés «Loups gris». En 2011 ils ont obtenu 13,04% des voix et ils occupent 53 sièges au parlement.
Et enfin il y a le Halklar? n Demokratik Partisi ou HDP (Parti démocratique des peuples). Le parti est peut-être né sur le mouvement de protestation du parc Gezi. Il a été fondée en 2012 comme l'aile politique du "Congrès démocratique du peuple", une association de nombreux mouvements démocratiques. Son noyau est le Demokratik Bölgeler Partisi ou DBP (Parti démocratique des régions), un parti Kurde qui a décidé de se développe principalement vers la gauche turque et s'est lui-même transformé en HDP, un parti de gauche kurde-turc prodémocratique.

Le but a été atteint. Le parti a réussi à rassembler la gauche progressiste, les libéraux de gauche, les féministes, les mouvements pro-minorité et gay. Certains comparent le parti avec Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne. Des partis avec lesquels de DHP entretient d'ailleurs de bonnes relations. Ce qui est assez particulier puisque en raison du conflit entre la Turquie et la Grèce qui dure maintenant plusieurs décennies les partis turcs et grec n'ont aucun ou très peu de contacts. Syriza cependant était présent pendant les manifestations du parc Gezi avec une bannière en anglais "la mer nous sépare mais la dignité nous unit." Une des victimes de Gezi, Birkin Elvan, âgé de 14 ans seulement, était aussi un symbole de solidarité pour Syriza. Des affiches avec sa photo et le slogan en turc et en grec "Tu es notre frère, Birkin" a été vue lors de la campagne électorale grecque.

Le HDP est le premier Parti turc qui a inclus la reconnaissance des droits des homosexuels, lesbiennes, bisexuels et transgenres dans son programme. Il est présidé par un duo, une femme et un homme. L'égalité des sexes est tenue en haute estime et il est le seul parti qui applique l'égalité des sexes dans la composition des listes électorales.

Les résultats de l'HDP sont le véritable enjeu de cette élection

Le jeune coprésident du HDP, M. Selahattin Demirtas, était en août 2014 candidat à la présidence et a remporté à la surprise de beaucoup de monde, près de 10% des voix. Ces 10% sont importants parce que, pour siéger en tant que parti au parlement il faut passer ce seuil. Actuellement y résident pour le HDP 29 députés qui en 2011, pour contourner ce fameux seuil, se sont présentés comme indépendants.
Grâce à la coopération de toutes les forces progressistes à l'échelle nationale le HDP espère recueillir dimanche ces 10% des voix. S'il y parvient, le parti devrait obtenir entre 50 et 60 sièges au parlement - la quasi-totalité au détriment de l'AKP. S'il n'y parvient pas c'est l'AKP de M. Erdogan qui en profitera. Qui aurait à ce moment peut-être suffisamment des sièges pour réaliser le grand rêve de M. Recep Tayyip Erdogan: réécrire une constitution dans laquelle est repris un système présidentiel qui a tous les pouvoirs.

Pourtant les sondages indiquent qu'il échouera. L'AKP n'obtiendra peut-être même plus cette majorité parlementaire et sera éventuellement obligé de constituer une coalition avec un autre parti pour pouvoir gouverner. La question sera alors combien de temps le gouvernement voudra gouverner à l'ombre de et sous la tutelle de M. Erdogan?

En Turquie et à l'étranger il existe en ce moment une situation très particulière dans laquelle tous les adversaires de M. Erdogan se croissent les doigts pour qu'un parti de gauche radicale rassemble dimanche suffisamment de voix pour passer le cap de 10% et brise de ce fait le grand rêve de M. Erdogan.

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