Poètes, vos papiers ! Baudelaire (22)

Prenons aujourd’hui de la hauteur avec Baudelaire :

 

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !

 

Deux vers pour prendre son envol et quitter la terre, deux autres encore pour quitter l’Univers et rejoindre l’ « immensité profonde » : l’esprit est donc plus rapide que la plus rapide des fusées…Paysage abstrait  – « air supérieur », « feu clair », « espaces limpides », « champs lumineux et sereins » – qui se substitue aux biens concrets « ennuis » et « vastes chagrins », l’Albatros et son « aile vigoureuse » entre ici en acte. Mais il est d’autres jours où l’esprit est  incapable de s’envoler :

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l'Espérance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

 

Les « alouettes » du premier texte cèdent la place à la « chauve-souris ». Mouvement inverse du ciel vers la terre jusqu’à emprisonner le poète dans son propre cerveau, oppression – les pluriels omniprésents viennent renforcer ce sentiment, « longs ennuis », « plafonds pourris », immenses traînées » de la pluie ; et le cauchemar (foule « d’infâmes araignées » puis d’ « esprits errants et sans patrie »). Jusqu’à ce que le rythme se disloque dans l’avant-dernier vers.

 

Baudelaire versant idéal, Baudelaire versant spleen . Lequel a vos faveurs ?

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