Poètes, vos papiers ! Jean de La Fontaine (13)

La Cigale, ayant chanté
Tout l'été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue .
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter                      5
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
« Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l'Août, foi d'animal,
Intérêt et principal. »                       10
La Fourmi n'est pas prêteuse :
C'est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
- Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise. »      15
- Vous chantiez ? j'en suis fort aise.
Eh bien! dansez maintenant.

 

Il faut toujours se méfier des apparences. On peut plaindre la cigale ou blâmer sa légèreté, trouver de bonnes raisons à la fourmi besogneuse ou s’élever contre son absence totale de scrupules et de sens moral. On peut aussi osciller d’un jugement à l’autre, trouver des excuses et des torts à l’une et à l’autre mais on s’entendra tous à peu près sur le fait que cette fable illustre le fait que manquer de prévoyance peut être un péché mortel.

Or il faut se méfier des apparences, toujours. Dans sa volonté « d’instruire », et dans presque toutes ses fables, La Fontaine prend bien soin que la morale soit explicite (« La raison du plus fort est toujours la meilleure », « rien  ne sert de courir il faut partir à point »,…). Mais ici, premier indice, pas de morale. Cette fable n’est pas placée au hasard, elle ouvre le recueil : il y aura derrière elle deux-cent-quarante-deux autres fables, deuxième indice. On représente généralement le poète à l’époque classique, avec une lyre, instrument de musique à cordes pincées dont il s’accompagne pour chanter, tout comme la cigale, troisième indice. Écoutons enfin le poète lui-même, dernier indice :

« Jean s’en alla comme il était venu

Mangea le fond avant le revenu

Tint les trésors choses peu nécessaires

Quant à son temps bien sut le dépenser

L’une à dormir et l’autre à ne rien faire. »

 

Convenons donc alors que nous faisions erreur, et que toute l’œuvre du fabuliste La Fontaine est peut-être la réponse magistrale de la cigale à la fourmi, dont la pique finale est prise à la lettre. Qu’est donc devenue la cigale (qui, notons-le au passage, maîtrise parfaitement la langue économique - vers 8 à 10 -…)? Elle danse depuis des siècles, et pour longtemps encore, et nous sommes nombreux à danser avec elle, n’en déplaise à certains…

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