Poètes, vos papiers ! Tristan Corbière (14)

Tristan Corbière nous accompagnera aujourd’hui, avec un texte tiré des « Amours Jaunes », publié à compte d’auteur en 1873. Le recueil passera complètement inaperçu dans les milieux littéraires de l’époque. C’est Verlaine qui, dix ans plus tard, le révélera au grand public dans son essai « Les Poètes Maudits ».

 Un chant dans une nuit sans air…
– La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.

… Un chant ; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif…                                5
– Ça se tait : Viens, c'est là, dans l'ombre…

– Un crapaud ! – Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle !
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue… – Horreur ! –                10

… Il chante. – Horreur !! – Horreur pourquoi ?
Vois-tu pas son œil de lumière…
Non : il s'en va, froid, sous sa pierre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Bonsoir – ce crapaud-là c'est moi.

Ce soir, 20 Juillet.

 

Le décor est planté, en deux simples vers, dans la première strophe, deux phrases nominales évoquant le décor succinct d’un théâtre minuscule, Verlaine a dû apprécier l’économie de moyen ; comme il a dû apprécier les cassures de rythme qui rendent heurtés les octosyllabes -  le vers 9 a d’ailleurs neuf pieds. Remarquons aussi l’inflation de la ponctuation apportant une touche visuelle à ce poème qui est un sonnet inversé – les tercets viennent avant les quatrains. Si La Fontaine use des animaux pour instruire les hommes, Tristan Corbière est de ceux qui, plus nombreux encore,  s’en font une allégorie, un autoportrait. Mais là où les romantiques choisiraient un animal noble lui se dépeint en crapaud, et le chant de ce batracien, notons-le, semble épouser le rythme du poème. Dans les « amours jaunes », titre transparent, ironique, l'expression lyrique des sentiments (amours) est constamment associée au rire (jaune), et c’est, là encore, l’humour, mais grinçant ici, qui va aider le poète à supporter ses épreuves – sa laideur physique, sa maladie osseuse et son amour non réciproque pour une femme qu’il nomme « Marcelle » en ses textes. Tristan mourra à 29 ans, célibataire, sans enfants, sans travail, reclus dans son manoir breton, incompris et inconnu. Son talent sera reconnu bien après sa mort.

 

Retrouvons, pour le plaisir, sa brillante causticité dans cet autre sonnet où il fait son autoportrait en chien :

 

Sonnet à sir Bob.

                                                Chien de femme légère, braque anglais pur sang.

Beau chien, quand je te vois caresser ta maîtresse,
Je grogne malgré moi — pourquoi ? — Tu n'en sais rien.
— Ah ! c'est que moi — vois-tu — jamais je ne caresse,
Je n'ai pas de maîtresse, et… ne suis pas beau chien.

— Bob ! Bob ! — Oh ! le fier nom à hurler d'allégresse !…
Si je m'appelais Bob.... Elle dit Bob si bien !...
Mais moi je ne suis pas pur sang. — Par maladresse,
On m'a fait braque aussi… mâtiné de chrétien.

— Ô Bob ! nous changerons, à la métempsycose :
Prends mon sonnet, moi ta sonnette à faveur rose ;
Toi ma peau, moi ton poil — avec puces ou non....

Et je serai sir Bob — Son seul amour fidèle !
Je mordrai les roquets, elle me mordrait, Elle !...
Et j'aurai le collier portant Son petit nom.

Britisch channel. — 15 may.

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