Poètes, vos papiers ! Léo Ferré (15)

Léo Ferré, texte tiré de son recueil « Poètes, vos papiers », paru en 1957.

 

Bipède volupteur de lyre
Epoux châtré de Polymnie
Vérolé de lune à confire
Grand-Duc bouillon des librairies
Maroufle à pendre à l'hexamètre
Voyou décliné chez les Grecs
Albatros à chaîne et à guêtres
Cigale qui claque du bec

Poète, vos papiers !
Poète, vos papiers !

Syndiqué de la solitude
Museau qui dévore que couic
Sédentaire des longitudes
Phosphaté des dieux chair à flic
Colis en souffrance à la veine
Remords de la Légion d'honneur
Tumeur de la fonction urbaine
Don Quichotte du crève-cœur

Poète, vos papiers !
Poète, Papier !


Spécialiste de la mistoufle
Émigrant qui pisse aux visas
Aventurier de la pantoufle
Sous la table du Nirvana
Meurt-de-faim qui plane à la Une
Écrivain public des croquants
Anonyme qui s'entribune
A la barbe des continents

Poète, vos papiers !
Poète, documenti !

Citoyen qui sent de la tête
Papa gâteau de l'alphabet
Maquereau de la clarinette
Graine qui pousse des gibets
Châssis rouillé sous les démences
Corridor pourri de l'ennui
Hygiéniste de la romance
Rédempteur falot des lundis

Poète, vos papiers !
Poète, salti !


Ventre affamé qui tend l'oreille
Maraudeur aux bras déployés
Pollen au rabais pour abeille
Tête de mort rasée de frais
Rampant de service aux étoiles
Pouacre qui fait dans le quatrain
Masturbé qui vide sa moelle
A la devanture du coin

Poète... circulez !
Circulez poète !
Circulez !

 

 

« Un poète ça sent des pieds, on lave pas la poésie » clamait Léo Ferré dans « Le Chien », slam avant l’heure, qui ouvre son disque magistral « Amour Anarchie » enregistré en 1969. On retrouve le texte ci-dessus dans cet album, fusionné avec « Art Poétique ». C’est une galerie de portraits tour à tour narquois, drôles, moqueurs et tendres qui semblent défiler, « émigrant(s) qui pisse(nt) aux visas », sous les yeux de douaniers d’abord pointilleux puis carrément moqueurs. On reconnaît d’ailleurs certains d’entre eux (« Albatros à chaîne et à guêtres », « Cigale qui claque du bec », « Graine qui pousse des gibets »…).

 

Le recueil « Poètes, vos papiers » est remarquable à plusieurs titres. Tout d’abord, Léo Ferré y puisa tout au long de sa carrière matière à chansons, n’hésitant pas à couper, mixer et remanier leur matière première. D’autre part parce que dans une préface célèbre – qu’il mettra en « musique » – il expose sa vision, décapante souvent, de la poésie. Morceaux choisis : « la poésie contemporaine ne chante plus. Elle rampe » ; « les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s’ils ont leur nombre de pieds ne sont pas des poètes : ce sont des dactylographes » ; « le poète n’a plus rien à dire, il s’est lui-même sabordé depuis qu’il a soumis le vers français aux dictats de l’hermétisme et de l’écriture dite « automatique » ; « toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie ; elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche » ; « avec nos avions qui dament le pion au soleil, avec nos magnétophones qui se souviennent de « ses voix qui se sont tues », avec nos âmes en rade au milieu des rues, nous sommes au bord du vide, ficelés dans nos paquets de viande, à regarder passer les révolutions ». De quoi se mettre à dos pas mal de monde, ce qui ne manquera pas d’arriver…Refusant de renoncer à publier sa préface, comme André Breton le lui demanda, Léo Ferré se fâchera avec lui, à mort.

« Divine Anarchie, adorable Anarchie, tu n’es pas un système, un parti, une référence, mais un état d’âme. Tu es la seule invention de l’homme, et sa solitude, et ce qui lui reste de liberté. Tu es l’avoine du poète. » Poètes inconnus, nous sommes nombreux à avoir fait nôtres ces mots d’espoir et de révolte.

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