Poètes, vos papiers ! Joachim Du Bellay (16)

Allons trouver Joachim Du Bellay, au XVIè siècle pour un sonnet tiré de ses célèbres « Regrets »

 

Je me ferai savant en la philosophie,
En la mathématique et médecine aussi :
Je me ferai légiste, et d'un plus haut souci
Apprendrai les secrets de la théologie :

Du luth et du pinceau j'ébatterai ma vie,
De l'escrime et du bal. Je discourais ainsi,
Et me vantais en moi d'apprendre tout ceci,
Quand je changeai la France au séjour d'Italie.

O beaux discours humains ! Je suis venu si loin,
Pour m'enrichir d'ennui, de vieillesse et de soin,
Et perdre en voyageant le meilleur de mon âge.

Ainsi le marinier souvent pour tout trésor
Rapporte des harengs en lieu de lingots d'or,
Ayant fait, comme moi, un malheureux voyage.

 

On réduit souvent un auteur à un poème, une citation, un aphorisme. Parfois même un seul vers : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage » est très connu bien qu’on ne sache jamais vraiment à qui l’attribuer. Pauvre Joachim réduit à l’os, anonyme ou presque, qui plus est au prix d’un malheureux contresens… « Les Regrets » est un ensemble de près de deux cents sonnets tout à tour emprunts de mélancolie, de colère, de désillusion et de traits hautement satiriques qu’il dédicace, dans le cours du texte, à ses amis dont, parmi les plus célèbres, Ronsard. En 1553 du Bellay quitte la France pour accompagner le cardinal Jean du Bellay, cousin germain de son père, à la cour pontificale de Rome, il attend avec impatience de découvrir la cité et la culture antiques mais il est déçu : croyant plonger dans la grandeur retrouvée d’une Antiquité fantasmée, il découvre l’ennui, les mœurs dépravés et les arrangements mesquins entre grandes puissances  qui règnent en la Papauté :

« Que dirons-nous, Melin, de cette cour romaine,

Où nous voyons chacun divers chemin tenir

Et aux plus hauts honneurs les moindres parvenir,

Par vice, par vertu, par travail (idée de ruse) et sans peine ? »

 

Il est bien question, dans notre poème liminaire, de l’écart pouvant exister entre le discours et sa réalisation, entre l’idéal et le vécu – on notera la force de l’oxymore «[s]’enrichir d’ennui, de vieillesse et de soins ». Seule l’image du tercet final, emprunte d’ironie, vient tempérer la noirceur du tableau.

 

Et nous pouvons maintenant relire, d’un œil plus averti, cet autre texte – placé juste avant dans « Les Regrets » – et qui est un l’un des plus célèbres de toute notre littérature...

 

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la doulceur angevine.

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