Poètes, vos papiers ! Antonio Machado (17)

Antonio Machado, avec un poème tiré du recueil « Solitudes, Galeries et autres poèmes », regroupant des textes écrits entre 1899 et 1909.

 

Soleil d’hiver

 

Il est midi. Un parc.

L’hiver. De blancs sentiers ;

des monticules symétriques,

des branches squelettiques.

 

Dans la serre chaude,

des orangers en pot,

et dans son tonneau, peint

en vert, le palmier.

 

Un petit vieillard

dit à son vieux manteau :

« Le soleil, quelle splendeur

Ce soleil !… » Les enfants jouent.

 

L’eau de la fontaine

coule, glisse et rêve

léchant, quasi muette,

la pierre vert-de-gris.

 

Quatre courtes phrases pour planter le décor, le temps, l’espace, dans la première strophe ; juste quelques traits, une sensation d’immobilité, une quasi absence de verbe : esquisse à la fois simple et d’une grande précision. Les deux premières strophes s’opposent, mine de rien, le froid le chaleur, le blanc le vert, l’intérieur l’extérieur, la stérilité la vie. On passe d’un lieu indéfini, « un parc » à un autre, familier, « la serre chaude », avec cet article défini qui lui donne valeur de symbole. Et puis l’irruption, légère elle aussi, d’une touche d’irrationnel, ce vieillard anonyme qui parle à son manteau ; l’opposition, continuée, entre la vieillesse, ici apaisée et l’enfance, qui joue. Et l’eau de la fontaine devient l’image personnifiée mais muette du temps qui passe.

 

Cette concision qui nous place directement au cœur de l’essentiel est une des caractéristiques du style de Machado, quelle que soit la longueur de ses textes. C’est la logique du haïku, et son essence, le détail qui se détache avec une netteté absolue, le banal qui, transcendé, nous fait accéder à l’universel, comme la silhouette de ce chasseur qui prend les allures de personnage mythologique :

 

Matin d’automne

 

Une longue route

entre des rocailles grises,

et une humble prairie

Où paissent de noirs taureaux.

Ronces, buissons, halliers.

 

La terre est mouillée

de gouttes de rosée,

et l’allée dorée

vers la courbe du fleuve.

 

Au-delà des monts violets

dans le premier éclat du jour,

Le fusil sur le dos,

au milieu de ses fins lévriers,

                va un chasseur.

 

Loin des épanchements du moi, la poésie peut être tout autant, dans sa radicale simplicité, la célébration d’un instant qu’on sauve, par miracle, du cours du temps. Comme le dit si bien René Char, « si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel ».

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