Poètes, vos papiers ! Machado et Du Bellay (18)

Nous resterons aujourd’hui avec Du Bellay et avec Machado. Par delà les siècles, par delà les circonstances historiques qui les ont tous deux ballotés, par delà leurs destins également tragiques – Machado, ayant pris parti pour les Républicains lors de la guerre d’Espagne dû fuir son pays pour venir rapidement mourir à Collioure – une même conception simple et sobre de la poésie les unit.

 

Donnons d’abord la parole au plus ancien, dans ce sonnet qui ouvre « Les Regrets » :

 

Je ne veux point fouiller au sein de la nature,
Je ne veux point chercher l'esprit de l'univers,
Je ne veux point sonder les abîmes couverts,
Ni dessiner du ciel la belle architecture.

Je ne peins mes tableaux de si riche peinture,
Et si hauts arguments ne recherche à mes vers :
Mais suivant de ce lieu les accidents divers,
Soit de bien, soit de mal, j'écris à l'aventure.

Je me plains à mes vers, si j'ai quelque regret :
Je me ris avec eux, je leur dis mon secret,
Comme étant de mon cœur les plus sûrs secrétaires.

Aussi ne veux-je tant les peigner et friser,
Et de plus braves noms ne les veux déguiser
Que de papiers journaux ou bien de commentaires.

 

Machado ensuite, des extraits de « Proverbes et Chansons » :

 

I

Jamais je n’ai cherché la gloire

ni voulu dans la mémoire

des hommes laisser ma chanson ;

mais j’aime les mondes subtils,

aériens et délicats

comme des bulles de savon.

J’aime les voir se colorer

de soleil et de pourpre, voler

sous le ciel bleu, trembler

subitement puis éclater

 

VIII

 

A demander ce que tu sais

il ne faut pas perdre son temps…

Et à des questions sans réponses

Qui pourrait te répondre ?

 

XXIX

 

Voyageur, le chemin

sont les traces de tes pas

c’est tout ; voyageur

il n’y a pas de chemin

le chemin se fait en marchant

le chemin se fait en marchant

et quand on tourne les yeux en arrière

on voit le sentier que jamais

on ne doit à nouveau fouler.

Voyageur il n’est pas de chemin,

rien que sillages sur la mer.

 

XXXVI

 

Foi empiriste. Nous ne sommes ni ne serons.

Toute notre vie est empruntée.

Nous n’apportâmes rien ; nous n’emporterons rien.

 

Force de la poésie. Paradoxe de la poésie. Paradoxe et force de cet art délicat, éphémère, qui ne prétend pas donner une explication du monde, poèmes qui sont pour l’un des « bulles de savon », pour l’autre « [ses] plus sûrs secrétaires » mais qui éclairent mieux que tout notre être-au-monde ; paradoxe et force d’un art d’errance et de hasard, l’un qui « chemine à l’aventure », l’autre pour qui « le chemin se fait en marchant » et qui nous conduit pourtant au cœur même du monde ; paradoxe et force d’un art qui se veut intime mais qui, ce faisant, touche à l’universel en chacun de nous.

 

« Nous n’apportâmes rien ; nous n’emporterons rien ». Entre les deux termes, il devrait nous rester assez de place pour parfaite notre art de la trace.

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