Roberto Juarroz est peut-être un des poètes les plus importants du XXè siècle. Né en Argentine en 1925 où il mourra en 1995, il est l’homme d’un seul recueil qu’il alimentera tout au long de sa vie, les « Poésies Verticales ». Ayant, selon ses mots « atteint [ses] insécurités définitives » il dit dans une langue d’une grande simplicité le mystère de l’homme face au monde. Ses poèmes n’ont pas de titre parce que, selon lui « chaque titre, surtout en poésie, est une espèce d’interruption, un motif de distraction qui n’a pas de vraie nécessité. Sans titre, le recueil s’ouvre directement sur les poèmes, un peu comme ces tableaux dont l’absence de titre vous épargne les détours de l’interprétation ». Dans sa simplicité on peut rapprocher sa démarche de celle de son compatriote Jorge Luis Borgès : tous les deux parviennent à ouvrir la littérature sur les vertiges de la métaphysique avec une grande économie de moyens.
La cloche est pleine de vent,
bien qu’elle ne sonne.
l’oiseau est plein de vol,
bien qu’il ne bouge.
le ciel est plein de nuages,
bien qu’il soit seul.
la parole est pleine de voix
bien que nul ne la dise.
Toute chose est pleine de fuites,
bien qu’il n’y ait pas de chemins.
Toutes choses fuient
vers leur présence.
*
Il pleut sur la pensée.
Et la pensée pleut sur le monde
comme les restes d'un filet décimé
dont les mailles ne parviennent pas à s'assembler.
Il pleut dans la pensée.
Et la pensée déborde et pleut dans le monde,
comblant depuis le centre tous les récipients,
même les mieux gardés et scellés.
Il pleut sous la pensée.
Et la pensée pleut sous le monde,
diluant le soubassement des choses
pour fonder à nouveau l'habitation de l'homme et de la vie.
Il pleut sans la pensée.
Et la pensée
continue de pleuvoir sans le monde,
continue de pleuvoir sans la pluie,
continue de pleuvoir.
Ces deux textes proposent de subtiles variations sur un même thème, un potentiel de présence pour le premier, qui anime même les choses les plus simples (la cloche), les êtres vivants (l’oiseau), jusqu’au monde –physique ou symbolique ? – (le ciel) et bien entendu le langage chargé de dire tout cela.
Variation sur les pouvoirs de la pensée, « verticalité » descendante de la pluie, mouvements dialectiques entre les deux faits de petits glissements, « sur », « dans », « sous », « sans », jusqu’à ce que la pensée finisse par occuper toute la place vide comme ayant assimilé l’essence de la pluie.