Anatole est en prison...

Il va du lit à la fenêtre puis.. de la fenêtre au lit dans un silence feutré.

 Il tourne et tourne en rond dans cette pièce à pas lents et précautionneux comme les secondes qui s’échappent à la façon d'un compte à rebours de ce bruyant réveil.

Il va du lit à la fenêtre puis.. de la fenêtre au lit dans un silence feutré. 
Cette fenêtre semble être boudée par le soleil tellement elle est éternellement grise. 
Elle donne sur un autre bâtiment qui donne lui-même sur un autre bâtiment. 
Anatole rêve d’évasion. 

Anatole Anatole

Il imagine d’ici la ville et son marché coloré aux senteurs orientales, les œufs blancs et presque ronds comme des lunes, les tissus de velours pourpre, les poissons étincelants et leurs parfums iodés. 
Il entend presque d’ici ce vacarme joyeux. 
Dehors, il y a la vie, elle déborde comme un évier trop plein... ici, un silence de glace perturbé par quelques cris et gémissements.

Anatole a même demandé à ce qu’on lui retire cette télé qui crachait son violent venin en faisant croire au monde entier qu’il ressemble au 1% de son pire travers. 
Anatole avait-il vraiment besoin de cela pour soigner sa peine et croire à nouveau en l’humanité ?

Les journées sont incroyablement longues, elles s’étirent comme des infinis entre cette petite pièce carrée et l’autre, minuscule, isolant des toilettes inconfortables.

Les années n’en finissent plus, elles sont fades et sans saison.
Anatole se souvient de son petit jardin dans sa maison d’Auvers, du rire des enfants et de ce chien fidèle dont il n’a plus aucune nouvelle. 
C’était l’été dernier... non celui d’avant ... ou alors il y a dix ans, Anatole ne sait plus.
Il perd la tête à tourner dans cette cage !...

Alors Anatole espère chaque jour qu’on vienne le visiter. Il ne sait même plus à quand remonte la dernière fois... le dernier regard familier, le dernier baiser d’un proche, la dernière attention, le dernier mot doux qui lui soit adressé. Anatole pense que cela fait une éternité.

Ces visites étaient les seuls liens avec le monde réel, le seul lien avec la vie.

Anatole sait qu’il ne sortira pas de cette perpétuité, à part un jour peut-être dans un bol de cendres ou dans l’intimité de quatre planches.

Anatole était innocent... il ne cesse de se le répéter tout bas dans le tangage d’un mouvement de tête. Chacun ici semble vouloir l’ignorer. 
Et puis il est trop tard, il se souvient encore du claquement de cette immense et lourde porte qui a marqué la fin de sa vie.
Il a gardé les poings et les mâchoires serrés, ne s’est pas débattu et n’a même pas protesté lorsque sa propre fille, qui n’avait plus le temps, lui a prononcé la sentence qu’il semblait avoir mérité : 
« Tu verras... tu seras bien ici ! »

Franck JUIN

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