Syrie : Combien faudra-t'il d'océans de larmes pour éteindre cette poudrière en feu ?

Comment peut-on expliquer au final que les médias occidentaux se soient empressés, entre le 15 et le 22 décembre 2016, de nous affirmer, images à l'appui, que les derniers foyers rebelles sunnites de Daesh avaient été extirpés de ce dernier kilomètre carré d'Alep ?

war-in-syria-2

 

Nous sommes le 5 mars 2020, les tensions montent jour après jour entre les différents protagonistes de ce conflit insoluble sur la terre de Syrie dont la surface semble bien trop étroite pour contenir les enjeux politiques, religieux et macro-économiques qui s'y opposent.

Le Président turc, Erdogan, renforce semaine après semaine son implication terrestre. Il fait jeu commun avec l'Arabie Saoudite pour soutenir coûte que coûte le Front Al Nostra, inféodé à la mouvance Daesh et à l'organisation Etat Islamique.

Ils tentent ensemble de s'accrocher à cette terre rouge et sableuse de la région d'Alep, officiellement "nettoyée" de tous ses résistants sunnites depuis décembre 2016, mais dont on constate aujourd’hui que l'Agglomération toute proche d'Edleb (située dans la même région) est encore aux mains des rebelles sunnites.

L'armée gouvernementale du Régime de Bachar Al Assad, seule force armée théoriquement légitime (même si son pouvoir est contesté sur une partie du territoire), continue de progresser route après route, village après village, plaine après plaine, colline après colline, profitant de l'appui aérien omniprésent des Forces russes dans cette région encore contrôlée par Hayaat Tahrir al-Cham (l'ancienne branche Al-Qaeda en Syrie et désormais incorporée dans le Front Al Nostra).

Comment peut-on expliquer au final que les médias occidentaux se soient empressés, entre le 15 et le 22 décembre 2016, de nous affirmer, images à l'appui, que les derniers foyers rebelles sunnites de Daesh avaient été extirpés du dernier mouchoir de poche, pas plus grand qu'un kilomètre carré, dernier bastion résistant d'Alep Est et de justifier ainsi le départ et la démobilisation définitive des américains, français et britanniques formant la Coalition autorisée par l'OTAN ?

Comment expliquer aujourd’hui que cette vaste région du nord-syrien est en réalité toujours le cœur des confrontations entre le Front Al Nostra (renforcé par les rebelles sunnites syriens) et les forces légalistes syriennes, appuyées désormais par l'aviation russe et quelques moyens techniques et humains iraniens ? 

On ne peut ignorer non plus, si l'on veut bien compacter les quelques 380 articles occidentaux (rien que dans les 

major-médias) sur le sujet depuis la fin de l'année 2012, que l'image de l'interventionnisme nécessaire en terre syrienne (essentiellement des bombardements et raids américains, français et britanniques) remplacée par ceux de la Russie en 2016 et jusqu'à nos jours, a été largement modifiée par ces mêmes médias et dans un but évident de faire porter la responsabilité de pertes humaines abyssales, à la seule aviation russe (et en moindre proportion aux forces iraniennes).

Les français et américains étant sortis de ce jeu morbide, hésitent peu à condamner ces bombardements russes (pourtant originellement initiés avec l'accord du Conseil de Sécurité) autant que les intrusions terrestres turques contre notamment les kurdes syriens du YPG et plus généralement du FDS.

On titre même ici et là l'impossible, lorsqu'on prétend que les missiles russes ont frappé et détruit 70 hôpitaux à Idleb alors qu'il n'en existe que 6 à 8 d'opérationnels depuis les derniers mois de l'année 2019. On affirme aussi "1 million de déplacés" suite à ces mêmes bombardements sur Idleb alors que cette agglomération modeste n'en a compté tout au plus 170.000 au début de cette guerre et à peine plus de 80.000 au total à la fin de 2018. On fourche enfin sur la linguistique en chroniquant durant de long mois la bataille "d'Alep" pour passer ensuite à celle d"'Idlib" alors que la plus élémentaire logique consisterait à traduire Alep et Idleb ou bien, d'une autre façon, Alip et Idlib.

Les "terroristes" d'hier deviennent en quelques mois  de simples "rebelles" d'aujourd'hui sans pour autant avoir changé de lieu ni d'identité ou de méthodologie ... mais juste d'ennemis directs et donc de légitimité défensive.

La Turquie d'Erdogan joue bien évidemment son propre salut dans la lutte contre les kurdes syriens désireux depuis plusieurs décennies de constituer une Nation indépendante kurde dans cette région proche de la frontière turque, risquant ainsi de créer un irrémédiable "appel d'air" pour les 12 millions de kurdes de Turquie en immense majorité opposés au régime autoritaire et ségrégationniste d'Erdogan.

Dans ce jeu pervers des intérêts croisés, Erdogan a tout intérêt à renforcer son alliance avec l'Arabie Saoudite, pilier du Sunnisme mondial, et donc le la tendance très dominante en Turquie qui a offert ses voix au très contesté président turc.

De ce fait et vu les différentes forces en présence sur ce terrain déjà cabossé et considérablement meurtri par 9 années de guerre continue, on ne peut ignorer le conflit déplacé qui s'y règle, entre les deux fanges maintenant radicalement opposées du monde arabe : les musulmans chiites (Iran, Syrie de Bachar Al Assad, Hezbollah, Division des Fatimides, etc...) et les musulmans sunnites intégristes salafistes et wahhabites (Arabie Saoudite, Turquie, Etat Islamique, Armée Syrienne Libre, Brigade El Farouq, Front Al Nostra, Front du Levant, etc...).

Sur le plan mondial, certaines relations deviennent dangereuses ou ubuesques comme l'alliance des Etats Unis avec l'Arabie Saoudite, quelque peu froissée sur le terrain syrien lorsque la coalition, menée en tout premier lieu par les américains, combat les rebelles sunnites inféodés à Daesh et à l'EI, ces derniers étant pourtant financés et soutenus militairement par la même Arabie Saoudite, à laquelle la France livre, via DMBA, les missiles Météor qui viendront contrer les raids de la coalition. Certains, comme les Etats-Unis ou la France, se retrouvent donc ainsi face, directement ou indirectement, à leurs propres alliés ou aux armes de leur propre fabrication.

Dans tous les cas, susciter et orchestrer cette guerre fratricide entre musulmans d'obédiences quelque peu différentes, aura été la plus ingénieuse invention de la diplomatie US pour écraser définitivement le pouvoir de l'OPEP, qui s'attribuait le rôle parfois pervers, de faire trembler à ses conditions toutes les places boursières de la planète jusqu'à la fin des années 80.

62 Daesh revendique d'ailleurs en tête de ses professions de foi et de ses leitmotiv : l'anti-chiisme.

C'est ainsi et pour cette raison que les musulmans chiites sont les premières cibles au monde des fondamentalistes sunnites tout en supportant les dégâts associés pour cette communauté que sont, notamment, leur propre diabolisation. Comment peut-on être les principales victimes d'un fléau et à la fois être soupçonnés d'en être les responsables ?

Pourquoi si peu de chroniqueurs et de journalistes occidentaux ne se sont-ils pas interrogés sur la raison pour laquelle des centaines de jeunes musulmans français, espagnols, italiens, anglais ou allemands, ont quitté leurs pays pour aller combattre en Syrie, dans un pays presqu' uniquement peuplé de musulmans et où les forces qui s'opposent, en tout cas, le sont toutes !?

C'était bien cet affrontement déplacé et initialement justifié par la rébellion syrienne, entre sunnites et chiites du monde entier, qui était le seul et unique but de leur djihad la plupart du temps sans retour, mais en aucun cas de porter atteinte à la sécurité de leurs propres nations ni d'aucun autre pays européen.

Il y a, au-delà de ces enjeux religieux ou philosophiques (dont l'origine est pour moi souvent confuse et difficilement compréhensible), d'autres objectifs économiques s'attachant directement à l'exploitation mais aussi à l'acheminement du gaz et du pétrole, mais dont la démonstration touche peu les simples combattants qui finissent souvent anonymement leur vie misérable loin des honneurs et de la moindre des attentions, sans même le simulacre d'un semblant de cérémonie religieuse.

La guerre syrienne, qui est très loin d'être encore civile ou liée à l'exercice du pouvoir du probable dernier des Assad, s'est enterrée depuis longtemps dans une impasse inextricable qui caractérise toujours les bourbiers pourrissants et presqu'éternels de terrains de jeu de l'interventionnisme.

Il y aura un jour où les Sukhois Su-255M (Frogfoot), les TU-160 déchirant le ciel à plus de 2000 kilomètres/heure et les plus anciens Yu-95 russes s'éloigneront du ciel syrien comme les chasseurs A-10 américains "tueurs de chars" ou les Mirage 2000 et autres Rafale français ne seront plus que des souvenirs massivement meurtriers... un jour où les missiles français MDCN ou Meteor (vendus aussi à l'Arabie Saoudite et utilisés aussi par les rebelles sunnites de l'Etat Islamique contre notre propre camp) cesseront de lever des tonnes de gravats et de terre sableuse, un jour où la poussière retombera peu à peu pour laisser place à ce que sera devenu cet ancien joyau de l'empire Ottoman : un enfer pour des damnés et pour l'éternité. Les années ne suffiront jamais à rendre le sourire, la joie ou même la vie à ces millions de survivants : alors ils s'accrocheront aux petits riens qu'il leur restera et piétineront dans une incommensurable misère, à la manière de leurs frères libyens et irakiens.

Il y a des feux qui brûlent si profondément les âmes comme la terre qui les supportent ... que rien ne pourra plus jamais y pousser même avec beaucoup de larmes. Il faudrait des océans de pluie pour oublier ces blessures profondes !

 

Franck JUIN

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.