Cette femme que je connais...

Chaque saison dessinait un peu plus le contour de ses yeux, c’est quand on revient peu que l’on voit ces choses-là.

Je me souviens de cette femme que je connais, 
je me souviens de nos vacances au Havre, 
alors que je courrais sur les chemins caillouteux à m’en écorcher les genoux, à m’en griffer les avant-bras de trop de ronces pour cueillir quelques baies et me goinfrer de mures sauvages. 
Je me souviens de ce panier d’osier que nous portions à deux, avec ma sœur, et qui se transformait en confitures en quelques heures. Je me souviens de cette odeur.
Je me souviens de ma mère qui les surveillait silencieusement et les interrogeait de temps à autres avec une longue cuillère de bois clair.
Je me souviens de la douceur de ses bras et de ses longs câlins. Je me souviens de ses parfums.

Les lundis de rentrée …suivis des mercredis, 
ces chocolats au lait qui débordaient de crème, ces biscuits secs « LU » que l’on cassait en quatre.
Je me souviens de ses baisers sur mon front délicat, et de ses mains qui, dans mes cheveux ébouriffés, se promenaient parfois.

Une femme que je connais Une femme que je connais

 

 

 

Il y eut ces années longues qui passaient, mes colères d’ado rebelle, dilettante et désordonné qui l’exaspéraient, 
ces jours d’examen où elle me rassurait. 
Mes fugues, mes erreurs, mes retours, mes amours, 
1ère année de fac, mon départ pour Hambourg, 
cette liberté enfin …légère... légère ...
et tout ce qui me manquait d’elle. 
Cette enfance que je dois oublier, mon cœur qui doit battre tout seul, ma carapace se renforcer, ma coquille se durcir.
Mes silences, mes absences interminables et mes visites espacées, chaque année, pour fêter Noël.

Chaque saison dessinait un peu plus le contour de ses yeux, c’est quand on revient peu que l’on voit ces choses-là.

La fête des diplômes, le premier grand amour … la douleur intenable de la séparation… elle était là , silencieuse et pudique, à contempler ma peine sans mot dire, à la fois rassurée, soucieuse et inquiète sans jamais me maudire.

Mes venues moins espacées et les moments passés, à parler au milieu du silence, et même ses confidences, dans le dos du père, comme des rubis inachevés, des secrets pour se taire et juste contempler, admettre ou accepter, des secrets à garder.

Je me souviens de ses cheveux qui prenaient de nouveaux reflets, de rousseur et d’argent, de sa beauté discrète qu’elle cachait sous sa frange comme un joli défaut.

De son côté désuet et souvent démodé, de la honte qu'elle me foutait, de ses manies stupides qui parfois me gênaient, de ses goûts dépassés, de ses mots arriérés, de sa touchante timidité qui n’avait de pareil que son autorité.

Gouvernante totalitaire dans une tour de verre, forte comme un roc, fragile, faible, altérable, qui nous sortait ses larmes comme une dernière arme.

Je me souviens des doux étés sur la terrasse, ces déjeuners qui n’en finissaient pas. 
J’entends encore ses remontrances, ses réquisitoires ses reproches. Je vois encore ses mauvais jours, ses regards noirs, ses humeurs maussades, mais aussi nos moqueries, nos griseries, nos rigolades.
Je me souviens des soleils de juillet mais aussi de la lune à travers les volets de bois lasurés.

Je me souviens du jour où on les a fermés … de la chambre immobile dans laquelle elle restait. 
De ce mauvais cancer qui la rongeait. 
De son sourire triste et presque rassurant… et de ses derniers mots « prend soin de toi ! ».
Je me souviens de sa voix qui s’est tue, par ce vilain cancer, par un matin de mai…
J'avais encore tant à lui dire !

J’entends encore mes pas sur ce pavé humide, la couleur noire nacrée de cette automobile et de ce cercueil que l’on descend vers le fond d’une abîme emmenant avec lui sa voix, son sourire et son dernier regard.

Je connais la tristesse et le manque, j’ai perdu l’appétit, la raison… et mon trousseau de clés dans cette maison vide. J’ai perdu mon nom, mon prénom et ma raison de vivre .. le jour où j’ai perdu ma mère… 
cette femme que je connais.

Franck JUIN

 

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