Anne est heureuse...

Ses boots noires de rockeuse percutent les pavés au rythme joyeux des horloges du quartier.

 

 Anne est heureuse, radieuse, toujours souriante et d'humeur accommodante.

Les gens lui rendent bien. Dans le quartier, son rire est communicatif mais il reste deux obédiences : ceux qui l'aiment et ceux qui l'adorent.

 

Elle sort de la station Pyrénées, remonte la rue de Ménilmontant, elle a déjà le soleil aux lèvres.

Un mot gentil à Yvan, le fleuriste qui laisse déborder ses bancs odorants et colorés sur le trottoir de gauche, un regard complice à Madeleine, la retoucheuse, sortie un instant de son échoppe pour griller la Winston, une bise furtive à Jean-Michel, le serveur du Café des Sports.

 

Elle s'élance dans la rue Boyer, qui n'en finit plus de monter, elle allonge la foulée comme pour gravir une montagne. Sa silhouette ondule sur les pavés mal jointés, enjambe les caniveaux avec coquetterie, évite les bollards, contourne un échafaudage, s'amuse de l'inscription PONT A MOUSSON sur une plaque d’égout.

 

Anne ne marche pas dans la rue, elle ne va pas d'un endroit à un autre, elle la sillonne en godillant avec poésie. Ses mèches brunes nouées en un chignon volontairement désordonné frémissent à chaque pas, ses hanches obéissent au contretemps de ses épaules, sa taille mince et attirante se laisse deviner sous les ondulations de son blouson de cuir et d'un chemisier clair. Elle sème son parfum tout au long de sa déambulation, une effluve de fleur aigre-douce qui rend Paris si gai.

 

Ses boots noires de rockeuse percutent les pavés au rythme joyeux des horloges du quartier. Elle arrive au niveau de la Bellevilloise, échange un clin d’œil avec Laura, la serveuse, puis arrive devant la devanture rouge et blanche des "Tontons Bringueurs", à l'angle de la rue Bidassoa, consulte les 2 larges ardoises annonçant les plats du jour, contourne le petit square du Sergent Aurélie-Salel,passe devant l'Ecole Primaire, puis s'engouffre dans la rue Sorbier jusqu'au numéro 121.

C'est une large porte de couleur marine, un peu majestueuse, qui, une fois entrouverte, laisse entrevoir une cour lumineuse qui sent le chèvre-feuille.

Anne disparaît dans le silence de cet entrebâillement.

Ses pas résonnent encore dans notre imaginaire, dans l'escalier de granit jusqu'au 1er étage puis se transforment en un cliquetis de clés. Une porte claque. On a fermé les yeux devant tant de beauté.

 

De prime abord, Anne pourrait sembler commune, semblable à toutes les autres, loin des clichés formatés, disons... dans la moyenne, mais c'est sans compter sur le charme magique d'une femme avec qui "on se sent bien". Ces femmes rares qui deviennent belles de notre regard.

 

Il est vingt-et-une heure, Anne est attablée avec quelques amis à la terrasse du Quartier Général, au croisement de la rue Juillet, sur une de ces chaises aux formes courbes, à l'endroit où le trottoir est le plus large.

 

Ses yeux verts brillent dans les derniers rayons de ce soleil de fin d'été. On aperçoit les fines veines qui voyagent à la faveur de la peau de son cou délicieux.

 

Si l'on s'approche un peu, on sent presque battre son cœur.

 

Elle ne cesse d'exploser en rires bruyants et communicatifs, quelques amis l'accompagnent dans cette bonne humeur du soir.

Anne est célibataire, cela fait des années que le père de son fils a fuit ce caractère trop trempé.

Anne cherche la complicité, le jeu, la sensualité que l'on partage à deux êtres égaux et complémentaires... comme un duel désarmé, loin des misandres en résistance affirmant leurs urgences de confrontation.

 

Autour de la table, un écrivain, une collègue architecte, un journaliste de retour de voyage, un bassiste de jazz, une amie auteure de livres pour enfants. Un cercle de fous et d'atypiques qui rient de bon cœur des aventures de l'un des leurs.

Plus tard, ils dînent plus calmement en débattant sur la philosophie, l'appauvrissement de la langue française, l'écologie ou le manque de moyens pédagogiques des écoles du quartier.

 

Les saisons passent, les années peut-être ... mais peu importe, les jours et les semaines continuent de défiler gaiement entre sa boutique déco, un concert Punk à La Féline, ses lectures passionnées de Rimbaud, Courteline ou Céline, les weekends à Deauville, les marches romantiques avec un inconnu sur la plage de Villers.

Des souvenirs malicieux, une écharpe oubliée, un bas de jean humide, un peu de sable fin et des auréoles blanches sur ses chaussures cirées... les retours interminables sur le périf bouché.

 

Anne trouve que la vie est belle, que Paris est un miracle de chaque jour, que Belleville est un paradis, que ses voisins sont formidables, elle sourit pour un rien et s'émerveille au coin de chaque rue, de chaque instant, de chaque rencontre...

 

Anne est heureuse... un point c'est tout !

 

Franck JUIN

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