Lou se souvient des jours heureux...

Les plus beaux sentiments sous un soleil d'été, peuvent être si ternes et froids dans le gris de janvier !...

On est mardi, Lou n'en peut plus !...
Elle ne supporte plus ces quelques miettes sur la table, ce verre qu'il a laissé traîner, le lave-vaisselle qu'il n'a pas fait tourner, ses manches de chemises retroussées, sa sacoche restée dans l'entrée. 
Elle abomine sa simple présence, exècre son odeur, hait sa couleur de cheveux, maudit son humour douteux, son ronflement abject, elle étouffe de le savoir près d'elle, elle craque, elle n'en peut plus... vite vite vite, de l'air !...
il faut qu'il disparaisse, qu'il parte loin d'ici.

Pourtant, elle le sait, il ne lui a rien fait, avec son air de chien battu, à s'excuser tout le temps, sa patience olympienne, son dévouement sans faille et ses mille attentions ... oh... elle ne les supporte plus non plus ses attentions !
Elle le trouve ridicule, laid, insipide, sans intérêt, fade, blèche, disgracieux, mal foutu, repoussant quand il parle ...et répugnant lorsqu'il se tait.

Chaque nouveau pas qu'il fait vers elle... augmente la distance et accentue sa fuite.

Il faut qu'il quitte l'appartement... vite... très vite... avant qu'elle ne commette un meurtre !

Lou passe une main dans ses cheveux, pose les yeux sur cette montre qu'il lui avait offerte.

Elle se souvient de leur rencontre, à la terrasse de ce café du quai de Valmy, elle avait su de suite que ce serait lui, elle l'avait abordé timidement sous prétexte d'un briquet oublié ou perdu, ils avaient discuté jusqu'à la fermeture, puis prolongé encore un peu, plus loin, sur le bord du canal, à "La Marine". 
Elle avait aimé sa pudeur, sa délicatesse si particulière, sa patience, ses intentions sans empressement... sûr que ce genre de garçon était rare de nos jours. 
Elle avait dû trouver la perle !

Ensuite, les weekends au Ferret, à Dinard, au soleil, au ski, à la montagne, les TGV de nuit, leurs retours épuisés, alors le dimanche soir, de retour à Paris, il fallait s'étreindre une dernière fois et s'arracher quelques jours l'un de l'autre.

Lou vivait à Paris, dans le 9ème, rue de Maubeuge, près de l'Opéra Garnier, dans un coquet studio, tandis que Jacques avait repris une collocation en haut des Buttes-Chaumont.

Vivre ensemble était devenu une évidence, une urgence vitale, une nécessité pressante, une priorité absolue. 
Ils avaient fait les agences, les annonces, les contacts d'amis... 
Elle était impatiente, euphorique, exaltée... lui était enjoué, allègre et joyeux à toute heure.

Un 12 mai au matin, ils ont emménagé dans ce T3 de la rue Villeneuve, tout était merveilleux, tout leur semblait grisant et enivrant.
Elle ne supportait plus d'être loin de ses bras et pouvait rester là, durant des nuits entières, après l'amour, juste à le contempler, caresser ses cheveux ou juste à écouter son ronronnement de chat.

Il y a eu l'ameublement, l'été, les vacances .. et puis septembre, la rentrée...octobre, les feuilles de novembre qui jonchaient la chaussée.

L'hiver doucement s'est installé, comme un doute entre Lou et ses jolis projets, puis une distance entre elle et lui dans ce grand lit glacial. La peau de Jacques avait soudain changé, son odeur, la forme de son visage, ce qu'elle avait tant adoré devenait détestable, toutes les excuses devenaient bonnes. Elle est devenue migraineuse, s'est passionnée pour la lecture et on connait la suite. 
Les plus beaux sentiments sous un soleil d'été, peuvent être si ternes et froids sous le gris de janvier !...

Alors... un matin, sans cause et sans raison, Lou avait décidé : c'est fini !...
La décision était prise, tranchée comme on tombe une tête, définitive, irréversible.
Jacques pouvait supplier, argumenter, s'agenouiller, pleurer ou tenter la pitié... cela ne changerait rien, c'était plus fort qu'elle... elle n'y pouvait rien.

Elle a appelé l'agence, déménagé ses meubles, rendu les clefs, claqué une dernière fois la porte, les volets, puis est montée dans sa Honda Civic aux reflets violets... sans plus jamais se retourner.

J'ai croisé Jacques qui marchait seul, là-bas, au bout des quais, vers le Pont d'Amélie,
il était silencieux.

Et pourtant... Lou se souvient des jours heureux !

 

Franck JUIN


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