En finir avec le Complotisme...

Le "subjectivisme" ne serait-il pas, dans nos sociétés modernes, l'exercice opérationnel de la philosophie ... et la qualification de "complotiste", une simple injonction de ne pas remettre en question l'autorité établie par quelques-uns ?

 

illuminati

Les termes "Complotiste", "Complotisme" et de "théorie du complot" sortent dans presque toutes les publications sur les réseaux sociaux depuis deux ou trois ans.

Chaque événement politique, économique ou naturel devient l'occasion pour une partie, toujours dominante ou représentative du pouvoir en place, pour qualifier celle, adverse, de "Complotiste" sur le simple motif qu'elle expose une idée, des arguments ou une thèse contraire à la thèse dominante ou imposée par l'autorité.

Si le terme "complotiste" n'existe en réalité pas dans la langue française, il fut initié par l'Abbé Barrier, en 1797, lors de ses exposés tendant à démontrer que la Révolution française ne fut pas provoquée par un soulèvement naturel et légitime du peuple, mais par l'entremise conspirationniste des loges maçonniques.

Ainsi, la Révolution de 1789 aurait été avant tout une gigantesque manœuvre pour décrocher l'Eglise Catholique du pouvoir royal en effondrant ce dernier.

La "théorie du complot", de l'Abbé Barrier, a rapidement dépassé le simple cadre de la Révolution pour s'étendre à la prétendue influence des loges maçonniques dans la pratique indirecte du pouvoir. On a parlé de loges secrètes, comme celle des "Illuminés de Bavière" puis, bien plus tard, aux Etats Unis, de la toute puissante Loge des loges : les Illuminati's.

Le terme de "théorie du complot" désigne donc alors uniquement cette thèse d'un pouvoir maçonnique secret, tel un malin génie, hypothèse souvent paranoïaque qui résiste difficilement au Cogito enseigné par Descartes.

Avec la montée de l'antisémitisme des années 30, nous avons pu assister à une extension de la définition de "Théorie du complot" incluant la notion de judaïsme : un complot juif-franc-maçon qui dominerait le monde.

Plus récemment, en 2001, aux Etats Unis, les contradicteurs de la thèse officielle exposée par le Pentagone, s'appuyant sur d'évidentes failles du compte-rendu des événements et sur les manquements de l'Etat a admettre les connections géo-politiques de ce qui est apparu, dans les majors-médias comme un simple attentat religieux ou idéologique, ont été qualifiés de "complotistes". Pourtant, aucun lien avec la Franc-maçonnerie n'avait été révélé par quiconque ni même suggéré dans ce dossier. Le mot "complotiste" a donc été utilisé massivement et régulièrement à contre-sens car si le "complotisme" désigne l'existence supposée d'un "complot secret au-dessus de l'Etat", il ne peut en aucun cas désigner une conspiration de l'Etat lui-même.

En réalité, le terme qui convenait était bien évidemment le "subjectivisme", comme défini par Max Weber, qui consiste, pour un grand nombre de citoyens, à douter de la parole officielle imposée par l'Etat ou les majors-médias.

Le subjectivisme s'est massivement développé dans certains Etats devenus progressivement totalitaires comme l'Ex-RDA. Un grand nombre de citoyens remettait alors en cause la parole du pouvoir autoritaire et leur pensée subversive à cette même autorité était alors qualifiée de "conspirationiste" ou "complotiste", à contre sens là aussi et de façon volontairement péjorative afin de justifier la répression envers les opposants. Leurs simples critiques orales ou écrites, étaient assimilées à une forme de complot ("komplot") et passible d'emprisonnement et de tortures.

Depuis 2017, le terme de "complotiste" est quotiennement utilisé et principalement par les défenseurs du pouvoir en place, dont l'autoritarisme se veut croissant et cherche sa légitimité dans la culpabilisation des citoyens.

La défiance ambiante n'a pourtant aucun lien direct et indirect avec la question maçonnique mais découle tout naturellement de trois décennies d’ambiguïtés politiques, d'affaires révélées et jugées, de promesses contredites, d'affirmations iniques et ubuesques enterrées dès leur lendemain.

Combien de ministres, de députés, de sénateurs, de chefs de gouvernements ou d'Etats français ou européens ont multiplié la main sur le cœur et les yeux dans les yeux, des mots apparemment sincères mais que les journalistes libres ont pu disqualifier, preuves à l'appui, en moins de quelques jours.

L'exercice de la fonction politique est devenu un jeu d'équilibriste entre le réel et le fantasmé, le vrai et le faux, le mensonge et la vérité, au point que ceux-là même qui l'exercent ne savent parfois plus les distinguer les uns des autres.

Le peuple, dans sa majorité, a peu à peu fait deuil de la confiance qu'il portait à ses élus ou même aux représentants directs et immédiats de son exécutif, comme les forces de l'ordre, jusqu'à ce qu'il s'installe une évidente défiance doublée d'un manque de légitimité.

Le versant négatif de cette défiance est bien évidemment la montée du "subjectivisme" qui résulte bien évidemment dans la carence des élites dirigeantes elles-mêmes et dans le déficit de confiance qu'ils inspirent.

Ces dernières s'en défendent en qualifiant cette défiance de "complotisme" et s'en même se soucier du sens réel de ce mot.

Pourtant, la connaissance et l'érudition, tout comme la pratique de la philosophie, nous poussent a remettre en cause les vérités établies. Platon ne nous a-t'il pas à nous méfier de la Doxa ? Descartes ne nous at'il pas enseigné à exercer en toutes circonstances un doute absolument méthodique ?

Le "subjectivisme" ne serait-il pas, dans nos sociétés modernes, l'exercice opérationnel de la philosophie ... et la qualification de "complotiste", une simple injonction de ne pas remettre en question l'autorité établie par quelques-uns ?

N'est pas la face émergée du perpétuel combat de l'autorité contre l'intelligence ?

L'être humain, dans son immense majorité, devrait-il devenir plus "obéissant" que "pensant" ?

Dans tous les cas, la confiance dans le "politique" et dans la parole publique, ne pourra certainement pas se restaurer à coups d'interdictions de penser ... mais plutôt dans l'exercice scrupuleux de la vérité et de l'éthique... sans lesquels il n'y a point de nation et point de République.

Franck JUIN / MEDIAPART Blog/08-06-2020.

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