Raphael est un chat...

Trois ou quatre touristes discutent en sourdine, attablés à l’Ave Maria, des effluves pimentées de cuisine péruvienne parviennent jusqu’au trottoir, comme des invitations épicées pour le passant…

Il doit être dans les vingt deux heures quand Raphael prend la rue Oberkampf, il la remonte vers République en partant de la petite rue Amelot . 

C’est fou comme cet immense serpent d’Oberkampf est agité du jeudi au samedi soir… et comme il peut être calme le mardi. Personne au "Bar de l’Autobus", le serveur tue son ennui devant un match de foot en essuyant machinalement quelques verres sans même prendre garde à la rue. 

L’enseigne clignotante de DAFY MOTOS fait office de guirlande au croisement du Boulevard Voltaire.

 Trois ou quatre touristes discutent en sourdine, attablés à l’Ave Maria, des effluves pimentées de cuisine péruvienne parviennent jusqu’au trottoir, comme des invitations épicées pour le passant…

Mais, encore quelques pas, et l’on aperçoit déjà les néons malicieux du « Modern » qui trône du côté impair. Raphael caresse des yeux la devanture de ce troquet plus communément appelé « Bar des  Vieux Rockeurs ».  

Trois habitués ont enfoncé leurs coudes dans le comptoir patiné dans les angles, le nez presque plongé dans un Southern Confort, une Leffe, un Pastis… 

Nelly, derrière le zinc, acquiesce du chef face aux élucubrations ubuesques de l’un d’eux. Elle tourne les yeux vers la vitrine, devinant l’ombre de « Rafa »  et lui adresse un clin d’œil complice doublé de désolation.

Raphael passe sa route. Plus haut encore le « Mécano » déborde de vacarme, de rires, de voix qui s’entremèlent, quelqu’un aura dû mal fermer le sas. 

Raphael retrouve la lumière, il sourit même un peu,  arrange son col dans le reflet d’un rétroviseur, profite qu’un groupe de trois jeunes femmes pénètre dans le bar, pour rattraper la porte qu’on lui tient du bout des doigts et entre… dans le sillon de leurs parfums.

La musique est plus forte, c’est « Riders on the storm »... son morceau favori des DOORS, Raphael prend cela comme un signe de la chance. Il retire son « trench », le pose délicatement sur le tabouret libre à sa gauche, dont l’assise est recouverte d’un sky rouge tendu de clous dorés.

Il commande au serveur un premier Gin Tonic, une tranche de citron, des glaçons, une paille… puis promène un regard panoramique d’expert qui balaye la salle du bar jusqu’au dernier recoin, que dis-je.. il la scanne. Il repère, décortique, scrute le moindre détail en restant immobile sur son haut tabouret. Raphael est un chat, que dis-je, un sphinx, perché sur son montoir. Il considère chacune des jeunes femmes qui sont ici avec le plus grand intérêt, analyse chaque détail qui devient un indice, il les imagine, chacune, devine leur profession, s’interroge sur leurs habitudes.

Raphael travaille sa posture, soigne son look, se présente toujours sous son meilleur profil. 

Il trouve ses lèvres un peu trop fines, ses épaules un peu basses, alors il s’exténue à ne pas trop fermer la bouche, à ne surtout pas la pincer, à bomber un peu le torse tout en restant souriant et décontracté. Il travaille son « naturel ».

Raphael a repéré une jeune trentenaire discrète mais pleine de charme, son instinct de chasseur s’éveille, le chat sort du sommeil,  il tente de tout faire pour croiser son regard, cherche le malentendu, l’opportunité d’une situation qui se créée. Leurs regards se croisent, la trentenaire lui sourit, il la trouve sublime, beaucoup mieux qu’au premier regard, envoûtante. Raphael s’emballe, commence à élaborer des projets de fin de soirée, se dit qu’il n’a pas fait le ménage dans son appartement, cherche ses mots, un sujet de conversation qui le mette en valeur . 

Quand Raphael se lève, toujours avec le même sourire d’occasion, il se dirige vers elle, accoudée à l’autre bout du bar dans l’attente qu’on veuille bien prendre sa commande. 

Raphael s’avance lentement, avec assurance, il soigne ses pas à la manière d’un danseur, son port de tête, ses lèvres trop fines, son sourire… il faut paraître à l’aise, doux, viril et sympathique à la fois.

Il aborde la jeune trentenaire et se propose de lui offrir un verre, mais celle-ci lui répond d’une souriante politesse : « c’est adorable à vous, mais je ne suis pas seule, je suis avec des amis qui sont là-bas, bonne soirée ! ».

Raphael s'esquive d'une fausse élégance. Il fait une discrète volte, garde surtout le sourire de celui à qui tout réussi, n’accélère ni ne décélère le pas, contourne l’angle avec souplesse et regagne son stratégique promontoire. 

Raphael se dit qu’il est idiot, qu’il a visé un peu haut, alors il se ravise et se décide pour un dessein moins ambitieux : cette autre femme, là-bas, près de l’entrée qui semble s’ennuyer à mourir. Elle est un peu ronde, soit, mais elle a le visage sympathique des filles sans histoire. 

Raphael retrousse discrètement la manche de sa veste qui laisse apparaître une montre classique mais de bonne facture. Il est vingt-trois heures trente, trop de temps perdu, il finira par rentrer seul s'il se perd en stratégies et questionnements. Il se lève donc,  déplie ses ailes pour un second envol. S’approchant de la femme, il a décidé d’être direct : « bonsoir, puis-je m’asseoir à votre table et vous offrir un verre ? « 

« Non, merci, c’est gentil, j’ai envie d’être seule ». 

Raphael est un brin agacé et ne prend à peine le temps d’une réponse polie.

Il y a bien cette femme plus âgée, assise là à sa droite, qui a vu depuis longtemps sa beauté fanée, mais Raphael a du mal à se résigner sur ce troisième choix : les femmes de plus de minuit, comme il les appelle. Celles avec qui l’on rentre quand tout a échoué, quand les bistrots se vident, que les cabarets ferment, et que l’on risque une pâle solitude jusqu’au lendemain.

Ces femmes de dépit et du bout de la nuit, qui remplacent toutes les autres, qui l’enjoignent de partager leur commune déprime, leur peur insensée de ce vide insondable. 

Raphael est un chasseur… il sait le poids de l’échec et que la nuit est toujours plus courte qu’il n’y paraît.

Raphael vit les jours un par un, comme ils viennent, comme des urgences, comme des pas en avant juste pour ne pas tomber face contre sol.

Raphael décide de sortir marcher… il a plu… les lumières d’Oberkampf se reflètent en désordre sur le pavé mouillé… Raphael avance vers nul part, se fiant au hasard… il sait que la nuit est pleine de surprises, à chaque coin de rue, bonnes ou mauvaises. Des yeux qui brillent, un sourire, un peu d’amour, presque rien., le rêve d’un parfum.

 

Raphael est un chasseur d’étoiles !...

 

Franck Juin

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