Pavel se rappelle de tout ...

De ses ennemis, de ses amis.

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Il peut lire leurs prénoms dans le fond de la Volga, ils tourbillonnent et s’étirent comme autant de rêves et de cauchemars, passant de la lumière à l’ombre ...depuis les collines du Valdaï jusqu’au pont d’Oulianovsk. 

Thaddeï , Valim , Theodori ont disparu ici dans le sang des combats. 
Il se souvient d’Octobre, dans les rues de Petrograd, il fallait tomber Kerenski, bloquer les routes, monter des barricades en bois de palissandre et tous criaient “la Paix, le pain, la terre !” en se jetant sur leurs ennemis avec une incroyable violence.
Pavel rêvait de liberté et de fraternité, il avait trop souffert, s’était trop tu, avait pris trop de coups, eu trop froid, trop faim, trop soif, avait été rongé par trop de chagrins, essuyé trop de larmes.
Il fallait renverser le trône, expulser ces monarques, confisquer leurs biens, se sentir citoyen, manger à sa faim et chanter jusqu’au réveil de l’aube... dans le brouillard incandescent du son des Garmochkas. 
Pavel a fêté ses morts, puis les vivants et les revenants. 
Au centième verre de Polougar, Pavel est tombé là, face contre terre, serrant fort dans sa main son calot militaire. 
Un train est passé sur le pont, avec ses wagons bondés de soldats saluant les vagabonds, le clac de la jonction des rails se faisait de plus en plus fort plus il approchait... jusqu'à prendre des allures de détonations.
Lorsqu’il a ouvert un œil, puis deux, s’est relevé, a supplié un gobelet de café amer qu’une femme de forte taille puisait dans cette large cantinière de métal brossé,... un café tellement fort que ça l’a réveillé !...
La tête en vrac, cheveux ébouriffés, il s’était assoupi.. peut être une heure ou deux, sur ce banc vermoulu, tout près d’un vieux tilleul qui s’étirait doucement. Il reconnut le canal St Martin, le bord du quai de Valmy et puis la station Jaures qu'il aperçut de loin. 
Dans son dos, "l'Ephémère", où il avait dû certainement abuser de vodka ou de rhum pour en arriver là. C'était l'été, il n'avait pas eu froid sous cette pâle lune qui s'était retirée, ce matin, sans un bruit. 
Il existe quelques plaisirs dans ces moments de solidtude programmée, ces sauts à l'élastique, ces noyades avec bouée, ces incendies volontaires et contrôlés.. car oui, à tout moment, Pavel pouvait refaire surface dans la réalité et se poser délicatement dans son confortablement appartement de la rue Bouchardon.
Pourtant... il aimait se perdre dans ces nuits pleines de promesses, il traquait le risque de l'imprévu. Il y avait toujours un moment dans une soirée où son esprit se dissociait de son corps et où ce dernier se mettait à zigzaguer ...comme une voiture sans chauffeur, comme une silhouette qui se dérobe entre jupes et robes. 
Son esprit rentrait sagement mais non sans quelques protestations... pendant que son corps atterissait au hasard d'un tabouret, au fond du bar le plus bruyant du quartier le plus chaud de Paris, et buvait jusqu'à se démanteler et défier toutes les lois de la physique. 
Il découvrait le prénom de ses amis d'un soir dans le fond de la Vodka...
Le lendemain... il fallait toujours un peu de temps et quelques migraines pour que les deux se rabibochent et puis... la vie reprenait son cours dans la douceur des soirées d'octobre.
Il en gardait ces rêves étranges qu'il ne tarissait pas de nous raconter à la moindre occasion avec une conviction déconcertante.
Je n'ai jamais su si Pavel était un fou ou un génie ... il est parti avant même de nous l'avoir dit !...

Franck JUIN

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