A tous ceux de la race humaine...

Si seulement la terre pouvait tourner !...

Il y a cette fumée, ce bruit assourdissant et cette odeur de mort qui s’accroche partout, comme une crasse infâme, sur le réel et sur l’imaginaire, de jour et de nuit, dans nos songes comme dans nos cauchemars, il y a cette misère quotidienne, ce manque d’eau potable (la même que celle de vos chasses d’eau), ce manque de nourriture, ce manque de tout... et au bout du tunnel, au bout de cet effroi, de cet interminable enfer et de cette mort certaine... il y a l’espoir !
Un espoir comme un minuscule et fragile trou percé dans le cœur des sombres nuages, un espoir en forme de voyage, de fuite, d’exil et d’occident. 
Pourquoi se réfugier chez ceux-là même qui fabriquent ou déclenchent ces pluies de bombes ? 
Pourquoi demander asile au troisième marchand d’armes du monde ? 
Tout simplement parce que c’est cette terre-là qui semble encore porter les doux souvenirs de la fraternité et de l’égalité, ceux de la paix et de  sérénité, ceux de la bienveillance et de l’humanité. 
C’est promis, on se fera tous petits, presque totalement silencieux, nous préférons au pire du pire, être esclaves chez vous que morts là-bas. 
Nous dormirons sur des carpettes et ne mangerons que les restes de vos chiens. 
Et peut-être qu’un jour, parmi vous, certains s’apercevront que nous sommes humains, pères et mères, frères et sœurs, enfants au destin tragique, victimes directes ou indirectes de votre impérialisme économique. 
Nous connaissons une faim que vous ne pouvez imaginer même dans vos pires cauchemars... mais ici, le bruit des bombes s’est arrêté. 
Recroquevillés dans le froid glacial de vos rues grises, nous croisons vos regards fuyants, nous percevons vos murmures acides et votre agacement de devoir supporter notre simple vue comme un fardeau lourd et disgracieux. 
Alors, l’espace d’un instant, d’une minute, nous fermons nos paupières fatiguées, juste le temps de nous souvenir de ce sable rouge qui faisait de petites vagues chaudes dans le creux de nos mains, des cris joyeux des enfants du village qui jouaient à vingt mètres de là, de l’odeur épaisse et gourmande du Kebbé Halab ou d’une Shorba épicée, des longues soirées paisibles atour du feu où l’on écoutait le vieil Ajdir qui nous enseignait des heures durant la sagesse et la paix. 
C’est bien sûr celui-ci que les soldats ont abattu en premier.

Ce monde là n’existe plus et n’existera plus.. et aucune de nos larmes ne le fera resurgir entre vos derricks et vos gazoducs.

Il nous reste nos souvenirs sucrés d’avant la guerre ... et puis ce purgatoire ou cet enfer à vivre là, au ras du sol, couchés sur des cartons déchiquetés et souillés par les excréments de vos chiens de compagnie.

Ah... si de temps en temps la terre pouvait tourner !...

 

Franck JUIN


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