Vessies et lanternes

La Cinémathèque française rend hommage à Gérard Oury. Étonnant, mais peut-être pas autant que les raisons invoquées pour le faire.

Je n’avais jamais vu La Folie des grandeurs avant le début de ce mois, pas plus que je n’avais vu Le Petit Baigneur. De même, je verrai prochainement Le Corniaud pour la première fois. Par contre, Les Aventures de Rabbi Jacob attendront encore un peu et je les découvrirai sans doute sur un écran portatif.

En effet, et ce n’est pas le moins surprenant, c’est sur grand écran et dans un haut lieu de la cinéphilie, la Cinémathèque française, qu’ont eu lieu les premières fois mentionnées ci-dessus. L’exposition Louis de Funès se poursuit, de même que la rétrospective consacrée à l’acteur, en parallèle à celle consacrée à Gérard Oury.

Ces manifestations, impensables encore il n’y a pas si longtemps à la CF, semblent confirmer voire accélérer un tournant amorcé lors de l’arrivée sur le site de Bercy il y a 15 ans : l’intégration du cinéma populaire grand public dans la stratégie de programmation.

Les raisons en sont multiples, et notamment économiques, mais la direction de la maison s’en tient pour le moment à des justifications historiques et esthétiques. Lors de l’ouverture de la rétrospective Gérard Oury, le mercredi 2 septembre, Frédéric Bonnaud et Costa Gavras, en présence de la fille du réalisateur, Danièle Thompson (co-scénariste de tous ses films à partir de La Grande Vadrouille), ont ainsi insisté sur deux points.

Tout d’abord, la transformation par Gérard Oury de ce qu’était la comédie en France jusqu’aux années soixante (un genre reposant essentiellement sur des pochades à petit budget et lourdement dialoguées) en grand spectacle en couleurs et souvent sur écran large, intégrant des éléments du film d’action.

Ensuite, le soin apporté par le réalisateur à la qualité visuelle des films. La récurrence de la couleur verte et l’inspiration, pour La Folie des grandeurs, de la peinture espagnole (Velasquez) pour les décors et les costumes, ont notamment été invoquées. Cet argumentaire soulève deux questions.

Tout d’abord, le rôle (les rôles) de la Cinémathèque française en tant que musée du cinéma—musée qui expose des films, c’est-à-dire les projette. Tout film y a potentiellement sa place, pour peu que la programmation le mette en perspective et en permette la comparaison et la confrontation avec d’autres films. Faut-il pour autant abandonner tout jugement de valeur ou toute prise en considération de la rareté d’un film, et célébrer en les projetant deux fois des comédies multi-rediffusées à la télévision ?

La Cinémathèque française demeure un lieu privilégié de diffusion du patrimoine cinématographique, et tout particulièrement d’œuvres peu diffusées par ailleurs, que ce soit sur internet, en édition DVD ou à la télévision. Sa programmation est une forme de discours en actes, comme le sont les différentes activités qui l’accompagnent : discours sur ce qui est peu projeté et sur ce qui circule généralement peu voire pas du tout, mérite une plus large exposition, et pourquoi.

Seconde question, directement liée à la première, celle des arguments avancés en guise de justification : l’argument historique, celui d’une transformation de la comédie en spectacle à grand budget conçu pour le grand écran, est évidemment recevable. Mais est-il vraiment honnête de tenter de donner aux films de Gérard Oury l’onction de l’auteurisme, avec les valeurs esthétique, stylistique et conceptuelle qui s’y rattachent ? Est-il juste de parler d’influence des « grands arts » comme la peinture, là où chacun et chacune peut voir un clin d’œil espiègle, pas davantage ? Plutôt qu’un hommage à la carrière de Gérard Oury, cet endimanchement d’un cinéma populaire souvent mal fagoté et bancal, carnavalesque mais parfois aussi, dans ses gags visuels, ses situations et ses réparties, xénophobe et misogyne, en est peut-être bien la trahison la plus achevée. En l’élevant à une dignité douteuse, celle d’une culture présumée plus légitime, il le soustraie et le subtilise au public qui a grandi ou vieilli avec, et en a fait l’expérience comme divertissement. Et en le soustrayant et en le subtilisant ainsi—en le défigurant pour mieux le refigurer—il en complique l’examen critique et la réévaluation historique : drôle de manœuvre pour une institution au sein de laquelle ces deux tâches comptent normalement parmi les plus importantes.

 

Dernière remarque, en forme de post-scriptum : choisi pour la soirée d’ouverture, La Folie des grandeurs m’a paru desservir le projet d’habillage critique et esthétique décrit ci-dessus. Assez ironiquement vu son titre et son sujet, le film dans son ensemble traduit un excès de moyens, du montage complaisant de plans surnuméraires (non seulement inutiles mais affectant négativement le rythme de la comédie) à la faiblesse dans la direction de ses acteurs-stars. Et par contrecoup, il ne constitue sans doute pas le meilleur témoignage du travail de son auteur.

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