Avancer, paralysé

Dans son premier court métrage, Demain, Alger ? (2011), visible sur son compte Dailymotion, Amin Sidi-Boumédiène met en scène les derniers moments que trois amis passent ensemble avant le départ de l’un d’entre eux (qui essaie de convaincre les autres de le suivre) le lendemain pour Alger. Cette conversation, lourde de silences et de distance, vaut aussi pour celui qui n’y assiste pas : un quatrième ami d’enfance, dont les trois autres guettent la sortie de l’appartement, mais qui ne viendra pas leur dire au revoir et s’en ira en catimini pour l’aéroport avec son père (il part étudier en France).

 Ces moments, empreints de la banalité et des lieux communs qui se disent entre amis quand le vrai sujet paraît trop difficile à aborder, prennent un autre relief avec les cartons de fin. Un texte passe le relais de la fiction à l’histoire nationale algérienne : ce fameux lendemain, identifié comme le 5 octobre 1988, est celui de la manifestation de milliers de jeunes dans la capitale contre l’absence de libertés et de perspectives d’avenir. Durement réprimée, elle aboutit à l’instauration de l’état d’urgence mais aussi, à moyen terme, à une révision de la constitution et au pluralisme politique.

 Premier long métrage de Sidi-Boumédiène, Abou Leila reprend ce principe narratif : la séquence d’ouverture ne prendra toute sa signification qu’à la fin du film. À la différence que cette fois, le contexte historique algérien est donné d’emblée : l’action se déroule en 1994, quelques années après l’annulation des élections qui avaient vu la victoire du FIS, le parti islamiste, dans un pays où l’action terroriste s’est substituée à l’expression politique et où le régime, contrôlé par l’armée, est lui-même soupçonné de terroriser sa population en faisant porter la responsabilité au GIA, le Groupe islamique armé.

 Cette séquence d’ouverture déstabilise le positionnement du spectateur à un point qui ne se retrouvera pas par la suite—les points de vue, avec les basculements de l’un à l’autre des personnages et au narrateur, étant relativement balisés par la mise en scène dans le reste du film. Que s’y passe-t-il ? Deux hommes, montrés de l’intérieur d’une voiture, attendent au petit matin la sortie de son domicile par celui qui est immédiatement identifié comme une cible. À la vue de cet homme se dirigeant vers sa voiture, garée de l’autre côté de la rue, en diagonale par rapport à leur position, le passager, fébrile, hésitant, sort avec son arme et longe le trottoir en direction de sa victime présumée. Une complication survient alors, puisqu’une femme sort à son tour de la propriété pour demander avec insistance à son conjoint qu’il reste à la maison. Le meurtrier en puissance s’arrête dans sa progression, caché derrière un fourgon ; la caméra, qui l’avait suivi jusque là, le laisse hors-cadre et avance vers le couple qui achève de parlementer, la femme rentrant dans la maison sans être parvenue à convaincre l’homme. Nous retrouvons le meurtrier par un recadrage latéral, s’avançant de derrière la camionnette pour accomplir sa mission, avant que la caméra ne revienne vers sa victime. Désormais dans son véhicule, fouillant parmi ses affaires le dos tourné, cherchant peut-être une arme pour se défendre, celle-ci sera abattue malgré un second imprévu, le passage d’une voiture de police patrouillant dans le quartier et qui va changer de direction pour engager le feu avec les assassins tentant de prendre la fuite.

 La force de cette séquence filmée au steadycam, à laquelle le flottement dans les mouvements du cadre donne une tonalité irréelle, est de laisser son spectateur au milieu du gué. Ce moment ne dure que quelques secondes mais génère une incertitude, puis une anxiété extraordinaires : après avoir bénéficié d’un temps d’avance sur la victime potentielle, considérée du point de vue d’un de ses assaillants, le spectateur se voit contraint d’assister à une chamaillerie de couple filmée du milieu de la rue. Soudain, plus aucune information sur la position du tueur, laissé hors cadre, ni le moment où il va passer à l’action, s’avancer à découvert et tirer. Nous passons d’une position de savoir (liée spatialement au déplacement du meurtrier) à une position détachée de tout personnage, comme livrée à elle-même—privée de tout savoir supplémentaire, mais conservant celui, déjà acquis, qu’un homme peut et sans doute va se faire tuer. Et pour finir, nous devenons les témoins passifs et sans recours d’un assassinat après y avoir temporairement été associés.

 Ce prologue contient non seulement en germe la quête des deux personnages vers le sud désertique de l’Algérie (paysages sidérants dignes des plus beaux décors de western) et les troubles psychiques qui affectent ces amis : il donne aussi une forme spatio-temporelle, sensible et convaincante, à ce que peuvent devenir la vie et les relations humaines dans une société où s’est propagée la terreur. C’est sa grande, sinon sa principale réussite.

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