Aux urnes, sous-citoyens !

Le parti politique « Abstention, votes blancs et nuls » vient de naître. Vous pouvez soutenir notre initiative, le lien est dans le billet (pas de soutien financier). Vos commentaires nous seront précieux.

Aux urnes, sous-citoyens !

              Le taux d’abstention record lors des dernières élections régionales a fait le bonheur des présidents sortants. En moyenne, le soutien de 12% des inscrits leur a suffi pour passer le premier tour. Pour nombre d’entre eux, le second tour n’était qu’une formalité, ils se sont érigés en ultime rempart contre le Rassemblement National et hop, tous ont retrouvé leurs sièges et les pantoufles qui vont dessous.

Le cas le plus édifiant est celui de la région Grand Est, Jean Rottner l’a emporté au premier tour avec 350 000 voix. Moins d’un inscrit sur dix a voté pour lui. Peu importe, les média ont salué son avance « confortable » et, au second tour, le sacrosaint barrage contre le RN lui a permis de conserver la présidence d’une région qui compte plus de cinq millions d’habitants. Même constat dans les Haut-de-France, en Aquitaine, en Normandie, en Bourgogne, en Provence-Côte d’Azur, il ne s’agissait pas de défendre un bilan mais de pousser les rares votants dans leurs derniers retranchements : « C’est moi ou les facho ! ».

Dans ces conditions, comment s’étonner de l’envolée de l’abstention ?

Depuis le temps que les « bons républicains » font la courte échelle au clan Lepen pour jouer les sauveurs au moment opportun, les Français ont fini par se lasser de ce stratagème malsain. Résultat, le Rassemblement National monte et l’abstention suit le mouvement. Oui, monsieur Macron, les deux grimpent    « en même temps ». 

      Rien de nouveau depuis le second tour des présidentielles en 2002, le mot d’ordre était de faire barrage au Front National, et accessoirement de voter en masse pour Jacques Chirac. Ceux qui doutaient du sérieux de cette consigne passaient déjà pour des « sous-citoyens », pire, l’abstentionnisme relevait de la collusion avec le quatrième reich.

Au final, les maigres 18% de Jean-Marie Lepen ont convaincu toute une génération de politiciens de l’efficacité de cette vaste opération d’adhésion forcée. Depuis, ils nous refont le coup à chaque scrutin : « Tous aux urnes, une terrible menace extrémiste pèse sur le pays ! ».

Entre cette combine indécrottable et l’abstention massive qui en découle, le pays est pris dans un cercle désespérément vicieux. L’ensemble de la vie politique tourne autour de cet « axe du mal » un rien surjoué. Les média s’en réjouissent puisqu’ils y trouvent leur compte de sensationnalisme bon marché.

Bref, d’ici la fin de l’année, le score étriqué du RN aux élections régionales sera oublié. Ajoutez-y une touche de vandalisme antisémite au printemps prochain et le décor sera planté pour les présidentielles. Marine Lepen pourra jouer une fois de plus le rôle indispensable que son vieux père lui a légué, celui du facho utile.

En Mai 2022, toutes les surprises seront possibles.

Vu le nombre de candidats potentiels, il suffirait que le taux d’abstention grimpe de deux ou trois points pour que le premier tour se joue à quelques voix près. En 2017, Emmanuel Macron l’a emporté grâce au soutien de 18% des inscrits, à quel niveau sera la barre cette fois–ci, — au ras du plancher, comme à la danse du Limbo ?

Cette éventualité n’a pas échappé aux contorsionnistes de tous bords, les prétendants se bousculent dans les partis et des vocations tardives se dessinent dans la société civile. Qu’ils soient politiciens de métier ou grands télépatriotes à la Zemmour, tous ont compris que ces élections seraient plus ouvertes que jamais. En ces temps de nivelage par le bas, tous espèrent passer le premier tour de justesse et, qui sait, affronter la Marinonette du RN au second tour. La suite, vous la connaissez…

     En 2017, seize millions d’électeurs ont préfèré s’abstenir ou voter blanc. En cas de replay du match Macron-Le Pen, combien refuseront de se prononcer ? Et même si l’IFOP prévoit un « grand  candidat »  de rechange dans les mois à venir (un nouveau bourreau de travail doté d’une intelligence hors norme qui va chambouler l‘ancien monde), combien de Français se laisseront berner une fois de plus ?

Quant-à voter au premier tour pour un « petit  candidat » —vous savez, ceux que TF1 n’invite pas au débat parce qu’ils n’ont pas costume de gala—, c’est déjà cautionner les dérives d’un système à deux vitesses. Au final, le jeu électoral brille de tous les artifices d’une démocratie de façade : liberté de voter contre l’extrême-droite, égalité entre les gagnants d’avance et les minus donnés perdants, sans oublier l’indispensable fraternité entre une poignée d’abuseurs publics qui s’insultent au premier tour et se partagent les postes à l’issue du second…

À bien considérer les règles du jeu, la montée de l’abstention n’a rien d’étonnant. C’est plutôt le nombre de participants qui devrait surprendre les bons républicains. Quand on superpose leurs semblants de programmes et les bilans de fin de mandat des candidats gagnants depuis cinquante ans, vous admettrez qu’il faut une certaine dose de résignation pour continuer à voter.

Depuis l’ère nouvelle promise par Valery Giscard d’Estaing, j’en ai vu défiler des présidents surdoués, des grands modernistes en costume de gardien de musée : « Suivez le guide, par ici la sortie de crise ».  Lequel d’entre eux a redonné le moindre souffle au pays ? Ça fait un demi-siècle que tous les indicateurs économiques stagnent ou s’enfoncent dans le rouge. Chômage de masse, dette publique abyssale, balance commerciale plombée, taux de croissance en berne, même l’INSEE est à court d’idées pour trafiquer les statistiques.

Et pour cause, les génies qui se relaient au pouvoir s’entêtent à brader le patrimoine national et les services publics pour alléger le fardeau de l’État. Qui en supporte le poids ? Depuis trente ans, un Français sur sept vit invariablement sous le seuil de pauvreté, les inégalités se multiplient, la délinquance prospère, le communautarisme tourne au règlement de compte et l’unité nationale agonise.

À part ça, tout va bien dans le pays le plus taxé au monde, notre image de marque à l’étranger frise le ridicule mais pour le reste, nos présidents ont fait du bon boulot. Soyons sérieux, la médiocratie politique ne manque pas de culot quand elle dénonce le manque de civisme des abstentionnistes. La faute à qui si des millions de Français échaudés ne voient plus en quoi voter serait un geste constructif ? Au contraire, ils auraient l’impression d’apporter leur pierre cagneuse à la ruine du pays.

J’ai voté pour la dernière fois en 2012, après quelques mois de « changement c’est maintenant », j’ai eu comme une révélation : à l’avenir, il serait plus sage de m’abstenir.

Comme des millions de Français, j’espérais que la montée de l’abstention finirait par embarrasser les candidats, qu’ils prendraient cette désertion citoyenne au sérieux. La farce des régionales m’a ramené à la réalité, même avec 70% d’abstention, la classe politique poursuit ses petites affaires comme si de rien n’était.

Pire, plus les votants se font rares et plus les candidats sont nombreux, cette tendance s’accentue quelque soit le niveau des scrutins. Évidemment, la flambée de l’abstention augmente leurs chances de l’emporter, elle favorise les plus clientèlistes, ceux qui nagent dans le système comme des poissons dans l’eau saumâtre, les tribuns familiers dont on agrippe le bulletin de vote comme un paquet de lessive au supermarché : « Vu à la télé ! ».

Et dire qu’en m’abstenant je pensais m’opposer à la lignée de docteurs Knock qui charcute la France depuis des décennies. C’est tout le contraire, quelques centaines de milliers de bons clients suffisent désormais pour les reconduire à la tête de régions aussi peuplées que certains pays européens.

12 % des inscrits ont fait l’affaire aux régionales, à combien sera le ticket en 2022 pour le pays tout entier ?

Si les citoyens de bonne volonté ne font rien pour empêcher ce dévoiement du suffrage direct, cette élection ne servira pas à nommer le président de tous les Français mais à désigner une fois de plus les quelques millions de Français dont l’heureux élu sera le président. Tant pis pour les autres, le roitelet de service pourra se permettre de les dénigrer puisqu’ils ne servent en rien ses intérêts carriéristes. Comprenez qu’à ses yeux « ces gens ne seront rien »…

C’est tout le charme de la vaste opération de dégoûtation électorale lancée par la classe politique il y a une vingtaine d’années. Moins les votants sont nombreux et plus les élus font valoir leur sacrosainte légitimité à la suite d’élections hautement démocratiques dans un pays éperdument épris de liberté. La preuve, le bon peuple a le droit de zigzaguer entre les tirs de LBD tous les samedis pour exprimer sa frustration...

Bref, je dois admettre qu’en grossissant le camp des abstentionnistes, je me suis montré d’une prétention désespérante.

En gros, j’espérais briller par mon absence dans des diners de cons où il y a plus d’invités qu’il n’en faut pour amuser la galerie. S’abstenir n’a aucun sens puisqu’aucun seuil de participation n’est requis pour valider une élection. Pour qu’une telle mesure voie le jour, il faudrait que les parlementaires y trouvent leur intérêt. Autant dire que cette dérive est sans limite, dans les années à venir, elle ne peut que renforcer l’archipelisation de la société.

Si l’on pousse ce raisonnement à l’absurde, le jour où il n’y aura plus que trois millions de votants aux élections présidentielles (trois millions, c’est le nombre de membres que comptait le Ku Klux Klan à la belle époque), l’heureux élus pourra se targuer d’un score imbattable : 100% des suffrages exprimés !

Nous n’en sommes pas là mais il est grand temps de prendre la situation au sérieux. Les élections municipales tournent à la cousinade.

En 2020, moins de 30 % des inscrits se sont prononcés pour une liste ou l’autre. Depuis le referendum sur le passage au quinquennat (10 % des Français en âge de voter ont répondu « oui » et 4% « non »), les législatives ne sont plus qu’une réédition du second tour des présidentielles. En 2017, deux inscrits sur trois n’ont pas jugé utile d’élire un député.

À quoi bon, même s’il fait partie de l’opposition, il n’empêchera pas le régiment de bénis-oui-oui encocardés majoritaire à l’Assemblée de faire respecter les quatre volontés du chef de l’état. Faute d’attribuer les sièges de façon proportionnelle en fonction du nombre de voix récoltées (une autre promesse sans lendemain du candidat Macron) cette élection ne sert qu’à renforcer le parti qui vient de faire main basse sur le pouvoir.

Finalement, les présidentielles semblent être le dernier bastion qui résiste à l’abstention massive, elle a fait un bond significatif en 2017 mais les chiffres laissent à penser qu’elle varie au gré des élections. Sans doute en fonction des prévisions de l’IFOP, du profil des candidats, plus ou moins « prometteurs », plus ou moins romanesques…

Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est de leurs flamboyantes destinées dont il est question dans les média à longueur de journée, pas de l’avenir de quarante-sept millions de votants condamnés à choisir entre deux calamités comme s’il s’agissait d’une fatalité d’ordre civique. Et bien, l’occasion nous est offerte de changer la donne et de remettre l’ensemble des Français au cœur du dispositif électoral. A fortiori les non votants, ceux que la classe politique considère comme des « sous-citoyens ».

Sous-citoyens, sous-citoyennes, quelques abstentionnistes assumés viennent de créer un mouvement politique, ou plutôt apolitique, en bonne et due forme : « le parti de l’abstention, des votes blancs et des votes nuls ».

Ce mouvement s’adresse aux trente millions de sympathisants potentiels qui se sont abstenus lors des élections régionales. À en croire l’amicale des bons républicains, ces trente millions de paumés ont passé leur dimanche affalés dans un sofa devant les anges de la téléréalité. Si c’est le cas, notre mouvement n’a aucun avenir. Mais si, comme nous le pensons, une bonne part de l’abstention exprime un rejet de la médiocratie politique dans son ensemble, ce parti permettra de le prouver de façon irréfutable.

L’idée est toute simple, nous souhaitons présenter des candidats symboliques, dénués de toute ambition politicienne, à chaque élection. Au lieu de s’abstenir ou de voter blanc ou nul (sans aucun effet sur l’élection), les Français pourront voter pour ces candidats et donner à leur geste contestataire une légitimité absolue. Les résultats seront annoncés comme suit : le candidat du « parti de l’abstention, des votes blancs et des votes nuls » a obtenu tant de % des suffrages exprimés.

L’abstention s’exprimera dans la pure tradition républicaine, son score aura la même valeur électorale que celui des autres candidats. Si ce score est significatif, la classe politique sera bien obligée de prendre les préoccupations des Français au sérieux. De tous les Français, y compris de ceux qui rechignent à voter pour des candidats aussi passionnants qu’une télé sans programme.

Ce parti peut indéniablement changer la donne et redonner un sens aux élections.

Voter en nombre pour « le parti de l’abstention, des votes blancs et des votes nuls » permettra d’exercer une force de pression constante sur les candidats de tous bords. Il ne tient qu’à nous de leur imposer les mesures qui nous semblent élémentaires dans une démocratie digne de ce nom. C’est un projet ambitieux mais si l’on additionne les adhérents de la REM, de LR, de FI, du RN, d’EELV, du PC et de CQRDS (Ce Qui Reste Des Socialistes), leur nombre n’atteint pas 7 % de celui de l’abstention et des votes blancs ou nuls lors des dernières élections régionales. Le rapport de force est écrasant. 

Nous invitons tous ceux qui le souhaitent à manifester leur sympathie pour ce mouvement sur le lien https://chng.it/PQhJd2R6jP et à en parler autour d’eux.

« L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire … » Ce sont les mots exacts de l’appel du 18 juin mais cette fois-ci, plus question de verser le sang pour reprendre notre destin en main. Celui des manifestants, celui des flics, celui des passants a suffisamment coulé. C’est désormais au grand jour, dans la dignité et la détermination (et pourquoi pas en souriant ?) que la résistance peut et doit s’organiser : Aux urnes, sous-citoyens !

 

 

 

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