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Billet de blog 6 déc. 2021

Complotisme et déraison

Le complotisme est une des formes modernes de la déraison. Depuis quelques années, on assiste à une extension du domaine du complotisme : aux théories farfelues qui en constituent le socle d’origine (ex : la Terre est plate), on adjoint désormais des théories d’une tout autre nature. Des pans entiers de la vie sociale se ferment ainsi à tout questionnement.

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Un spectre hante l’humanité, c’est le spectre du complotisme.

Le complotisme est une des formes modernes de la déraison. Il consiste à voir des complots là où il n’y en a pas. L’exemple emblématique du complotisme est l’idée que la Terre est plate (et que les images prises depuis l’espace et nous montrant une Terre sphérique sont une création de la NASA destinée à nous induire en erreur).

Depuis quelques années, on assiste à une extension du domaine du complotisme : aux théories farfelues qui en constituent le socle d’origine (ex : la Terre est plate), on adjoint désormais des théories d’une tout autre nature. Un exemple célèbre est la théorie selon laquelle la CIA était informée des attentats du 11 septembre (et aurait laissé faire). Pour improbable qu’elle soit, cette théorie n’a rien à voir avec les « théories » qui contredisent tout ce que l’on sait des lois de la physique (par exemple celle qui prétend que la Terre est plate). Après tout, il est désormais bien établi par les historiens que le gouvernement des Etats-Unis était au courant de l’attaque de Pearl-Harbor et qu’il a laissé faire en pensant (peut-être à raison) que cette attaque aiderait à persuader l’opinion publique états-unienne du bien-fondé de l’entrée en guerre de leur pays. Que cette hypothèse concernant les attentats du 11 septembre ne soit pas admise sans preuve, c’est une chose. Que l’on considère que celles et ceux qui voudraient l’explorer ont « vrillé » et ont sombré dans le complotisme et la déraison, c’en est une autre. 

Par certains côtés, cette extension du domaine du complotisme rappelle l’extension du domaine de la déraison qui, comme l’a montré Michel Foucault, s’est produite en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècle [1]. On s’est alors mis en effet à interner avec les fous d’autres catégories de personnes (comme les athées) dont on estimait qu’elles étaient également envahies par une forme de déraison. On s’est mis à appréhender en même temps et dans une même catégorie les personnes qui se prenaient pour des oiseaux et celles qui pensaient que Dieu n’existait pas.

Mais c’est avec la crise sanitaire du Covid que le domaine attribué au complotisme a connu une croissance exponentielle. Des pans entiers de la vie sociale ont alors été fermés à tout questionnement. Et tout chercheur ou journaliste d’investigation qui ose s’aventurer sur ces terres désolées est désormais taxé de « complotiste » : une manière de dire que cette personne a « dérapé » et a sombré dans la déraison.

Premier exemple : l’origine de la crise. On savait que ce nouveau virus provenait d’un virus de chauve-souris et l’idée la plus naturelle qui a émergé était que ce virus résultait d’une mutation (ce qui a conduit à la recherche d’une espèce ayant servi d’intermédiaire entre la chauve-souris et l’homme). Des chercheurs ont cependant formulé une hypothèse alternative : celle de la fuite de laboratoire. A priori, l’hypothèse ne semblait pas absurde : les principaux laboratoires de virologie de Chine se trouvent à Wuhan où le nouveau virus a émergé, ces laboratoires travaillaient sur des coronavirus de chauve-souris et plusieurs rapports avaient souligné qu’ils laissaient à désirer en matière de sécurité. Par ailleurs, plusieurs fuites de laboratoire s’étaient déjà produites ailleurs dans le monde et avaient été bien documentées. Pourtant ceux qui ont osé émettre cette hypothèse se sont vus considérés comme des « complotistes » et se sont retrouvés ostracisés. Les GAFAM ont censuré sur Internet tous les contenus mentionnant cette hypothèse. On connaît la suite de l’histoire : l’enquête d’un réseau d’internautes (DRASTIC) qui parvint à réunir suffisamment d’éléments pour qu’un groupe de scientifiques écrive une lettre ouverte au président des Etats-Unis et que celui-ci en vienne à déclarer que la piste de la fuite de laboratoire mérite d’être explorée.    

Cette première extension du domaine du complotisme n’était que la première d’une longue série…

Bientôt, certains grands experts dans le monde ont commencé à évoquer l’hydroxychloroquine comme un médicament potentiellement efficace à titre de traitement précoce contre le Covid. Quelle que soit la pertinence de cette piste, ce qui interpelle c’est la manière pour le moins étrange dont elle a été explorée : d’abord exclue des grands essais contrôlés randomisés mis en place en Europe, le traitement par l’hydroxychloroquine a ensuite été introduit mais on ne l’a testé que sur des patients ayant déjà des difficultés respiratoires aigües et en leur administrant une dose quatre fois plus importante que celle recommandée par les experts. C’est un peu comme si pour tester l’efficacité du paracétamol on ne l’administrait qu’à des personnes ayant plus de 42° de température et qu’on leur donnait quatre comprimés d’un coup. Ceux qui s’étonnaient de cette manière pour le moins cavalière de tester ce traitement ont été assez vite taxés de « complotistes ».

Mais le pire restait à venir. Car voici que bientôt un article montrant la toxicité de l’hydroxychloroquine est publié par le prestigieux Lancet. Très vite on démontre que cet article est une falsification : il est basé sur des données inventées. La mise en évidence d’un « vrai complot » aurait pu remettre en cause la propension à taxer systématiquement de « complotistes » les questionnements concernant les « bizarreries » observées dans la gestion de la crise sanitaire. Pourtant ce n’est pas ce qui s’est passé. On a ignoré ce complot : certes le Lancet a retiré l’article (ce que l’on fait habituellement quand un article comporte une erreur) mais aucune enquête et aucun procès n’ont été menés contre les faussaires (pourtant responsables d’une désinformation potentiellement criminelle dans le contexte de la pandémie). Au jour d’aujourd’hui, on ignore toujours qui a commandité cette étude et pourquoi. Mais à celles et ceux qui s’en inquiètent, on fait comprendre que poser cette question revient à adhérer à des théories complotistes.  

Peu après, la presse révèle un énorme « bug » de l’Agence Européenne du Médicament (EMA): celle-ci a validé un médicament anti-Covid : le Remdésivir et la Commission Européenne a dans la foulée acheté 500 000 doses de ce médicament (pour plus d’un milliard d’euros). Or, peu après, l’OMS recommande de ne pas utiliser ce médicament, ses essais ayant montré qu’il était à la fois inefficace pour traiter le Covid et dangereux pour les reins. Comme il est difficile de croire que les experts de l’Agence Européenne du Médicament n’étaient pas au courant des résultats (au moins des résultats préliminaires) des essais de l’OMS, la mauvaise décision de l’EMA est difficile à comprendre. Et inquiétante à un moment (tout cela se passait fin 2020) où l’EMA s’apprêtait à étudier les demandes de mise en marché des vaccins anti-Covid. Mais s’interroger sur les dysfonctionnements de l’EMA n’était pas considéré comme un questionnement légitime. Encore une interrogation de complotistes.

On le voit, avec la crise du Covid, le domaine des questions considérées comme « complotistes » n’a cessé de s’accroître, bloquant et délégitimant par avance toute investigation sur des questions désormais tabous. Le journalisme d’investigation et la science venaient de vivre une série de défaites. Ce n’était rien encore comparé à ce qui allait se produire avec l’arrivée des vaccins.  

Les inquiétudes concernant le fait que ces vaccins puissent avoir des effets secondaires ont été balayées d’un revers de la main. Il pouvait pourtant sembler a priori plutôt raisonnable de se questionner sur ces effets secondaires potentiels étant donné la durée très courte de conception de ces vaccins, le fait qu’ils utilisent des technologies inédites (utilisation d’ARN messager) et le fait qu’ils n’avaient pas été complètement testés (aujourd’hui encore, aucun des vaccins utilisés en France n’a terminé la phase 3 des tests). Surtout au moment où l’on a l’ambition de vacciner la totalité de l’humanité. Mais ces inquiétudes ont été très vite jugées déraisonnables. La peur des vaccins à ARN messager a très vite été rangée dans la catégorie des théories irrationnelles et complotistes (au côté des théories sur la platitude de la terre).

Une difficulté est venue des données de pharmacovigilance. Que soit en France, en Angleterre ou aux Etats-Unis, ces données font état d’un nombre d’effets indésirables (et de décès) déclarés extrêmement élevés (de l’ordre de 100 fois plus que les effets indésirables déclarés pour les autres vaccins). Certes, les effets indésirables déclarés ne sont qu’un indicateur très imparfait des effets indésirables réels. Cet indicateur est en effet biaisé à la fois à la baisse (seule une petite partie des effets indésirables sont en général déclarés) et à la hausse (tous les effets indésirables déclarés ne sont pas forcément liés aux vaccins : il ne suffit pas qu’un effet se produise peu de temps après une vaccination pour qu’il y ait un lien de causalité entre les deux). Il n’empêche : cette explosion des effets indésirables déclarés interpelle et mériterait sans doute d’être analysée de près. Mais ce n’est pas le point de vue des médias. Lorsque Laurent Mucchielli a alerté sur cette explosion d’effets indésirables déclarés (sur le blog de Mediapart), Mediapart a cru bon de censurer son article. Il est des questionnements qui sont décidément considérés comme déraisonnables…

Une autre difficulté est venue des surprises des vaccins. On s’est rendu compte que la protéine Spike (la partie du virus que les vaccins demandent à nos cellules de fabriquer) est toxique même quand elle est isolée des autres parties du virus. On s’est aussi rendu compte que la protéine Spike fabriquée par les vaccins ne reste pas à proximité du point d’injection comme on le croyait mais se répand dans tout le corps : elle passe dans le sang et on la retrouve dans tous les organes, y compris le cerveau. Ces découvertes inattendues ont conduit certains des chercheurs qui ont contribué à créer les vaccins à ARN messager (comme Robert Malone) à alerter sur les risques à moyen et long terme des vaccins anti-Covid. Mais, bien sûr, ces inquiétudes ont elles aussi été rangées dans la catégorie des dérives complotistes.

D’autres ont questionné la pertinence d’une stratégie de vaccination face à un virus qui mute aussi vite. A peine un vaccin est-il créé qu’il se trouve confronté à de nouveaux variants contre lesquels il est peu efficace… Question d’autant plus dérangeante que la vaccination de masse contribue à l’émergence des variants (notamment par recombinaison génétique entre vaccin et virus [2]) et à leur diffusion (en exerçant une pression de sélection en défaveur de la version originelle du virus). Bien entendu, ce type de questionnement (bien que justifié par les vagues successives de « nouveaux variants ») a été tout de suite considéré comme totalement déraisonnable…

D’autres encore se sont questionnés sur le bien-fondé du passe sanitaire. A présent que nous savons que les personnes vaccinées peuvent être contaminées par le virus et le transmettre, est-il bien raisonnable de leur permettre de participer à des concerts, foires ou autres grands événements sans avoir à se faire tester (comme c’était le cas avant la mise en place du passe) ? Cela ne risque-t-il pas de générer des clusters comme cela s’est déjà produit aux Pays-Bas [3]? Cela ne risque-t-il pas surtout de conduire les personnes vaccinées à se croire peu ou pas contagieuses et ainsi à baisser la garde en termes de lavage des mains, de port du masque et de respect des gestes barrières ? Si, en outre, comme différentes études le suggèrent ([4] [5] [6]), la contagiosité des personnes vaccinées n’est pas très différente de celle des personnes non vaccinées, pourquoi établir une différence de droits entre ces deux catégories de personnes concernant l’accès à certains lieux ou à certaines activités ? Questions jugées comme totalement déraisonnables elles aussi. Elles ne peuvent émaner que de complotistes…

D’autres enfin se sont interrogés sur la pertinence qu’il y a à vacciner des adolescents (et bientôt des enfants) contre un virus sans danger pour eux, à l’aide d’un vaccin dont les effets indésirables à court terme sont élevés (nombreux cas de myocardite, notamment chez les jeunes garçons, caillots sanguins, paralysies, plusieurs soupçons de décès) et dont les effets à moyen et long termes sont inconnus...

- Qui peut donc bien se poser toutes ces questions tellement déraisonnables ?

- Mais eux bien sûr, les complotistes !

- Les quoi ?

- Les complotistes. Vous savez bien, ceux qui croient que la Terre est plate…

[1] Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, Paris, 1972.

[2] Covid-19, vaccins expérimentaux, stratégie vaccinale : entretien avec Christian Vélot | Le Club de Mediapart

[3] https://www.lesoir.be/383932/article/2021-07-14/pays-bas-plus-de-1000-participants-un-festival-contamines-par-le-coronavirus

[4] Statement from CDC Director Rochelle P. Walensky, MD, MPH on Today’s MMWR | CDC Online Newsroom | CDC

[5] Outbreak of SARS-CoV-2 Infections, Including COVID-19 Vaccine Breakthrough Infections, Associated with Large Public Gatherings — Barnstable County, Massachusetts, July 2021 | MMWR (cdc.gov)

[6] Jabs do not reduce risk of passing Covid within household, study suggests | Coronavirus | The Guardian

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