Chroniques du pillage de la France : nouvel épisode décrypté par François Asselineau

François Asselineau a récemment évoqué dans son entretien d'actualité n°32 du 21 septembre 2016 les cas d'Alstom ou du Fusil d'assaut des manufactures d'armes de Saint-Étienne (FAMAS). Et a expliqué comment l'Union européenne (UE) condamnait la France à subir le déclin industriel que chacun constate. Toutefois, un nouveau fleuron industriel français, vient de passer sous capitaux étrangers.

François Asselineau a récemment évoqué dans son entretien d'actualité n°32 du 21 septembre 2016 les cas d'Alstom ou du Fusil d'assaut des manufactures d'armes de Saint-Étienne (FAMAS). Et a expliqué comment l'Union européenne (UE) condamnait la France à subir le déclin industriel que chacun constate [ 1 ].

  Mais nous avons appris qu'un nouveau fleuron industriel français, passé sous capitaux étrangers, venait de mettre en place un « plan social ».

  Pourquoi ces licenciements en France ? Ces délocalisations en Europe orientale, en Afrique du Nord ?

  L'entreprise serait-elle en difficulté, aurions-nous là une nouvelle victime de la crise économique ?

 

 1° Latécoère, victime de Wall Street

A ) Un fleuron industriel français

 

  Latécoère est un équipementier aéronautique. Il conçoit, réalise et monte des aérostructures (portes, éléments de fuselage...) et des systèmes électroniques embarqués.

  Ses clients sont les grands avionneurs mondiaux : Airbus, Boeing, Bombardier ou encore Dassault.

  Créé en 1917, Latécoère a particulièrement marqué l'histoire de l'aéronautique avec ses hydravions. Son chiffre d'affaire consolidé au 31 décembre 2015 est de 712,4 millions d'euros. Il s'agit d'une multinationale, avec des filiales tunisienne, espagnole, allemande... Son principal site industriel était jusque-là à Toulouse.

  Le haut niveau de qualification de la main d’œuvre française et la technologie développée par l'industriel français lui permettent de profiter d'une niche industrielle, c''est-à-dire qu'il s'agit d'un acteur international incontournable en matière d'aéronautique.

  Les syndicats assurent qu'en l'état, son activité serait assurée pour les 20 prochaines années. Et c'est une objection réaliste.

  Après consultation des communiqués financiers du groupe [ 2 ], on peut relever :

        Un carnet de commandes rempli pour les quatre années à venir pour un montant de 2,6 milliards d'euros.

        Une progression du chiffre d'affaire de 41 millions d'euros (+11,5%) au premier semestre 2016, et de plus de 7% sur l'exercice 2015.

        Que cette augmentation du chiffre d'affaire du groupe concerne tous ses secteurs d'activité.

        De nouveaux contrats avec ses partenaires historiques (les cockpits de l'A400M...).

        Des contrats avec de nouveaux partenaires brésiliens (Novaer Craft, Embraer), le groupe témoignant de sa capacité à élargir son portefeuille clients.

  On ne relève aucune difficulté industrielle. Le capital technologique de la multinationale française, son savoir-faire, son portefeuille clients dynamique et ses résultats financiers témoignent de la stabilité et de la viabilité d'un fleuron industriel français.

 

  Pourtant, le Conseil d'administration du groupe a décidé de la mise en œuvre d'un « plan social » au 13 juin 2016. Il a été finalisé au vendredi 30 septembre dans le cadre d'un Plan de Sauvegarde de l'Emploi (PSE).

  237 emplois sont touchés sur le site toulousain, dont 160 supprimés. Des sites de production seront démantelés et les biens fonciers cédés. Le projet « Transformation 2020 » prévoit la suppression nette de plus de 236 emplois.

  Certaines activités de montage seront délocalisées en Bulgarie.

  Et la branche Services, la plus dynamique (+28,8% de CA au premier trimestre 2016) devrait être cédée. C'est cette branche qui assure la recherche et développement du groupe, ses études et analyses calcul. Ses principaux clients sont dans les secteurs aéronautique et spatial, ainsi que dans ceux de la défense, de l'énergie et des transports.

  Pour un grand groupe industriel, céder une telle branche d'activité semble révéler un cruel manque de vision à long terme.

 

  Pourquoi l'industriel français subit-il une restructuration pareille ? François Asselineau s'interroge 

 

  Pourquoi supprimer de l'emploi en France et le délocaliser en Europe orientale, et prévoir la cession des activités stratégiques à long terme ? Tout cela, alors que l'ensemble des branches du groupe paraissent saines et rentables. 

 

B ) Latécoère victime de Wall Street

  Si cette politique de l'industriel français peut paraître surprenante, c'est qu'il est récemment passé sous capitaux étrangers.

  Le groupe industriel français a connu des difficultés d'ordre financier jusqu'en 2015, sans que la viabilité de son modèle économique ne soit remise en cause.

  Une cible de choix pour les spéculateurs et fonds « private equity ».

  Monarch Alternative Capital et Apollo Global Management ont alors profité de la situation pour acquérir les titres de dette de Latécoère, des obligations à faible coût et haut rendement. Ils ont ensuite bénéficié d'une restructuration financière du groupe pour entrer à son capital social grâce aux titres de dette.

  Ils en sont aujourd'hui les principaux actionnaires (respectivement 15 et 11,5%).

  Ces deux fonds spéculatifs gèrent les capitaux de fonds de pension américains ou de particuliers fortunés.

  Monarch Alternative Capital et Apollo Global Management sont des institutions financières connues pour leurs « Leverage Buy Out » (LBO)   [ 3 ].

  Ces montages juridico-financiers sont parfois très complexes, mais peuvent être résumés en ce qu'ils sont des acquisitions réalisées au moyen d'un effet de levier, c'est-à-dire par l'endettement. François Asselineau décrypte ce montage :

  La stratégie commune de ces fonds est celle « value » (« valeur »), c'est-à-dire qu'ils sont spécialisés dans l'acquisition de sociétés en difficulté financière ponctuelle, sous-évaluées sur les marchés financiers.

  Il est alors rentable de se porter acquéreur de la société sous-évaluée. Puis d'en réduire les « coûts » (les salariés du site toulousain), d'organiser la cession des branches les moins intéressantes à court terme, de vendre des actifs pour augmenter les liquidités afin de les traduire en dividendes...

  On sacrifie l'avenir industriel d'un grand groupe au profit de gains boursiers à court terme.

  Les « hedge funds » concrétisent leurs gains une fois leurs actions revendues et une plus-value réalisée.

  L'endettement finançant ces acquisitions leur permet de maximiser leurs gains sur ce type d'opération (on parle d'effet de levier).

  Par ailleurs et de façon symptomatique, Frédéric Michelland, ancien PDG de Latécoère depuis 2013, sera remplacé en novembre 2016 par Yannick Assouad.

  C'est Frédéric Michelland qui a remis le groupe Latécoère sur pied, après les difficultés rencontrées avant son arrivée. Les actionnaires envisageaient alors de liquider le groupe et d'en céder les filiales au plus offrant : mais le PDG avait refusé « de vendre Latécoère par morceaux ». Et lui a redonné son avenir en s'inscrivant dans le long terme  [ 4 ].

  Il aurait, là encore, refusé le sacrifice de l'avenir industriel du groupe au profit de gains boursiers immédiats. Il a donc appris sa révocation dans la presse en juillet 2016...

 

  Ce changement de gouvernance initié par les nouveaux propriétaires américains de l'industriel français entérine le changement de stratégie.

 

2° L’État français impuissant dans le cadre de l'UE

 

 

  La stratégie des « hedge funds » américains est donc de faire monter coûte que coûte la valeur boursière du groupe industriel français pour le revendre rapidement. Sans considération pour son développement à long terme.

  La cession de certaines branches d'activité du groupe ou de biens fonciers vise à dégager des liquidités, probablement pour augmenter les dividendes dans ce but.

  Les suppressions d'emplois en France et leur délocalisation en Bulgarie, ou la cession des activités les plus innovantes du groupe, sont des aberrations du point de vue de la gouvernance économique.

  Les fleurons industriels français ont une autre vocation que d'être sacrifiés en devenant d'éphémères « Cash machines » au profit de capitalistes étrangers.

  Il s'agit typiquement du genre d'affaire où les politiciens français aiment à discourir. Nous n'échapperons sans doute pas au discours d'Arnaud Montebourg d'ici quelques jours, qui alors serait largement relayé dans les médias nationaux, déplorant la situation.

  Mais que proposerait-il de faire, concrètement ?

  L'article 63 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE) dispose que « toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les États membres et entre les États membres et les pays tiers sont interdites. »

  Autrement dit, il est impossible de s'opposer à certaines acquisitions en France de « Hedge funds » étrangers.

  Et une fois ces acquisitions réalisées, au nom du droit de propriété, les marges de négociation de l’État comme des syndicats sont très faibles. C'est le passage de fleurons industriels français sous capitaux étrangers qu'il faudrait parfois être en mesure d'éviter. Mais c'est impossible.

  Il est juridiquement impossible de s'opposer à ces pratiques boursières agressives.

  Et donc juridiquement impossible, dans le cadre des traités européens, d'agir pour la préservation de l'emploi industriel en France, ou en faveur des stratégies de développement de nos grands groupes industriels.

 

 

CONCLUSION :

 

  Les médias parlent souvent de l'acquisition de notre patrimoine national par les Chinois ou les Qataris.

  Beaucoup moins souvent de celles, beaucoup plus importantes, d'entreprises ou d'institutions financières américaines (29% des fusions-acquisitions en France en 2014, contre 2% environ pour celles chinoises) [ 5 ].

  Les médias parlent aussi de délocalisations en Chine, ou plus généralement en Asie et en Afrique.

  Mais beaucoup moins souvent de celles à destination d'Europe orientale.

  Pourtant, les délocalisations en Chine représentent 18% des délocalisations. Celles dans les autres pays de l'UE, 55% selon l'Insee [ 6 ].

  Cette déformation de la réalité vise à ne pas nous faire identifier la construction européenne comme le problème, mais comme la solution (face aux Chinois et autres dangers exotiques).

  Alors qu'en réalité la construction européenne organise juridiquement le démantèlement de l'industrie et de l'emploi en France.

  La France ne pourra mettre de terme à son pillage qu'avec la sortie de l'UE et de l'euro.

  En terme de politique économique, pour éviter ces situations précipitant la France vers une désindustrialisation totale, nous proposons également dans notre programme présidentiel de favoriser l' actionnariat salarié, une solution d'autofinancement pour les sociétés grâce à l'épargne des salariés, et réciproquement une manière d'intéresser les salariés à la réussite de leur société.

 

François Asselineau 

 

Sources :

 

[ 1 ] https://www.youtube.com/watch?v=Q-XKUtnpas0

[ 2 ] http://www.latecoere-group.com/actualites/

[ 3 ] http://www.reuters.com/article/us-adt-m-a-apollo-global-idUSKCN0VP1F1

[ 4 ] http://objectifnews.latribune.fr/decideurs/entreprises/2016-07-18/latecoere-debarque-frederic-michelland-parle-d-un-choc-et-defend-son-bilan.html

[ 5 ] http://www.journaldunet.com/economie/magazine/1154566-rachats-d-entreprises-francaises/1154768-acheteurs

[ 6 ] http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?id=3975&reg_id=0

 

 

 

 

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