Halte au feu !

   Alors que le pays plonge dans une nouvelle crise politique, les journalistes se retrouvent pris entre deux feux : celui de manifestants qui ne voient en eux que les relais de la propagande gouvernementale, et celui des forces de l'ordre, qui s'en prennent à leur droit d'informer. A Marseille samedi 24 juillet, une équipe de France télévision est agressée et chassée par des manifestants contre le passe sanitaire. Le 22 juillet, deux journalistes de BFM-TV sont pris à partie et insultés lors d'une manifestation parisienne. Le 17 juillet, un journaliste de Radio Bip/ Media 25 est frappé par un militant d'extrême droite lors d'une manifestation à Besançon. Du côté de la police, des tentatives d'intimidation à l'encontre des journalistes réapparaissent, comme au moment de la mobilisation contre la loi Sécurité globale. Le 24 juillet, un journaliste du Media est menacé d'interpellation et bousculé par un policier de la Brav.

 

         A tous les protagonistes de ces violences, lançons un appel au calme et au respect de la liberté de la presse. Aux manifestants, il est nécessaire de rappeler que les journalistes qu’ils croisent dans les cortèges ne sont pas responsables de la ligne éditoriale de leur média, et qu’ils luttent parfois au quotidien pour l’infléchir. Certains ne sont qu’au dernier bout de la chaîne, pigistes ou CDD, envoyés là par leur rédacteur en chef pour faire des images sans qu’ils aient leur mot à dire sur la façon de traiter l’information.

 

         Au Ministre de l’Intérieur, il faudrait aussi rappeler que les journalistes sont les garants d’une information fiable et pluraliste et que l’indignation ne doit pas être à géométrie variable. Il est aussi inacceptable de voir des reporters blessés ou interpellés par des forces de police que des journalistes expulsés d’un cortège par des manifestants en colère.

 

         Aux dirigeants de presse, responsables éditoriaux de médias publics ou privés, rappelons également le besoin d’une information objective, indépendante, équilibrée et pluraliste. Même si cela ne protège pas des violents, cela réduit les risques d’agressivité qui découle d’une déconnexion entre les médias et certains secteurs de la société, lorsqu’ils estiment que leur image est déformée. Cela s’est produit au moment de la crise des gilets jaunes, dans certains quartiers défavorisés et à l’égard de certaines minorités. Le rôle de la presse n’est pas de jeter de l’huile sur le feu mais de contribuer à la consolidation d’une société démocratique et pacifiée, où l’échange d’arguments ne doit pas nécessairement dégénérer en pugilat. Il ne saurait être accepté que des manifestants contre la loi sanitaire et des non vaccinés soient stigmatisés, jetés à la vindicte populaire et présentés comme seuls responsables des restrictions à la liberté de circulation. Ne tombons pas dans le piège d’un gouvernement qui dresse lui-même les Français les uns contre les autres.

 

         Opposés aux atteintes à la liberté et aux discriminations, dans le travail comme dans la vie de tous les jours, plusieurs organisations et partis politiques se sont joints dans une tribune pour dénoncer les dérives graves que porte en germe la loi votée ce week-end par l’Assemblée et le Sénat (1). De telles mesures autoritaires ne sauraient, dans un régime démocratique, être décrétées par un seul homme, puis discutées à la hussarde par un Parlement transformé en chambre d’enregistrement. L’absence de débat démocratique est le reflet de l’état de sidération qui s’est emparé de la société française, auquel, il faut le reconnaître, les médias ont contribué. Place démesurée prise par l’actualité covid au début de l’épidémie, au point de provoquer une psychose collective, rejet systématique des études scientifiques qui n’allaient pas dans le sens du gouvernement, discrédit jeté sur des hypothèses qui s’avèrent aujourd’hui plausibles et reconnues par une majorité de scientifiques, vaccination présentée comme unique réponse et solution miracle à la pandémie.

 

         Les journalistes n’ont pas à se prononcer sur la vaccination. Leur travail est de donner à la population les moyens d’avoir un avis éclairé. Assimiler l’obligation vaccinale à un complot, ou comparer le passe sanitaire à la Shoah ou à l’Apartheid ne relève pas du journalisme. Le prosélytisme en faveur de la vaccination non plus. Le public ne peut se satisfaire d’un débat qui réduit le questionnement sur les vaccins anti-covid à une opposition entre pro-vax et anti-vax. La science a toujours avancé par hypothèses et à ce stade de l’épidémie, il n’y a pas de certitudes absolues qui puissent justifier que l’on renonce à son intégrité physique et que l’on accepte un contrôle permanent de ses allers-et-venues. Si certains scientifiques prônent une vaccination généralisée à toute la population, même aux enfants, d’autres jugent qu'une vaccination ciblée sur les personnes à risque serait plus efficace. Inutile d’assimiler ceux qui préconisent une autre approche que celle du gouvernement à des criminels. Le pays qui a donné naissance aux Lumières ne peut avoir à ce point abandonné son esprit critique pour tomber entre les mains d’ayatollahs de la science.

 

         C’est pourquoi il est urgent de se mobiliser contre la loi sanitaire, comme il était légitime de le faire contre la loi sur la sécurité globale. Les deux textes vont dans le même sens : la mise en place définitive d’un système de surveillance caractéristique d’un Etat policier, dans lequel il sera de plus en plus difficile pour la presse de travailler. En tant que journalistes, notre engagement est en faveur des libertés. Il ne nous empêche pas de couvrir honnêtement des manifestations qui luttent pour les mêmes principes. Il nous oblige surtout à défendre au sein de nos rédactions une information pluraliste sur le covid et la crise sanitaire. Un journaliste est un citoyen à part entière, soucieux de la liberté d’informer comme du droit à disposer de son corps, de circuler librement sans être tracés, ni discriminés pour son état de santé. Il est à peine croyable qu’après plusieurs siècles de démocratie et d’avancées en matière de droits humains, il soit nécessaire de le rappeler.

 

 

  1. https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/refusons-le-projet-de-loi-sanitaire-et-les-regressions-sociales-20210722_UB4ASS6UARC5PLCU3FJVN5VV7U/

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