Sous les cendres, les braises de la démocratie

Carbonisé ! Tel est le sort prévisible, au lendemain des élections municipales, du parti gouvernemental. La leçon qu'en tire le Président de la République ? Lancer une méga opération de communication en nommant Emmanuel Valls directeur des Ressources Humaines du gouvernement ; un coup à la mode Sarkozy, en somme qui prend des allures de drague, un peu lourdingue quand même : « Je suis là, tout va bien ! Ne pleurez plus, je vais chercher un agent. Il va vous accompagner et je repasserai vous voir».

Méthode Sarkozy toujours : la confirmation d'une politique de droite doit impérativement s'accompagner de la nomination/promotion de figures de « gauche ». Pas besoin ici de lapin/ Kouchner à sortir du chapeau ou de Martin Hirsch dans une pochette surprise : le magasin PS offre toutes les fournitures désirées pour garnir la vitrine ; bien en vue, un Montebourg par ici, un Hamon par là. Et pour faire bon poids, on garde Taubira.

Et après ? Ce que toutes ces personnalités, qu'elles soient plus ou moins flamboyantes ou Flamby, semblent n'avoir pas toujours pas appris ou ne veulent pas savoir, c'est que « les Français » (ce truc qui ne cesse de vous glisser entre les doigts et dont ils ne connaissent que l'espèce electoriens electoriens, au demeurant en voie d'extinction),  ne constituent pas un bloc homogène à l’écart de rapports sociaux –allez ! osons le mot - de classe, de sexe, de « race » et donc  d’antagonismes profonds ; que ces antagonismes, ces intérêts résolument contradictoires font que des notions dont on nous rebat les oreilles, telles que « l’intérêt de la France » ou même  « la volonté des Français » sont totalement et définitivement dépourvues de sens.

Le corollaire qui leur échappe également, selon toute apparence, c’est que la plus grande partie de la population subit d’une manière ou d’une autre, un rapport de domination, que ce rapport n’est pas une abstraction mais une expérience quotidienne. On peut donc leur raconter n'importe quoi, peaufiner les mises en scène, tenter de mille et mille manières de faire diversion, les « dominés », au moins, savent mieux que personne ce qui leur arrive et on ne leur fera pas prendre une journée de merde pour une journée de rêve.

Dans ces conditions, deux scénarios sont, à relativement court terme, envisageables. Il y a celui, terrifique, où la désespérance l'emportant et faute de concevoir la possibilité de prendre leur destin en main, des femmes et des hommes en nombre croissant se tourneraient vers les charlatans qui ont déjà remporté de beaux succès dans la promotion de leurs drogues miraculeuses, ô combien toxiques.

Mais il n'est pas interdit d'escompter et surtout il est possible de tout faire pour que l'autre scénario prenne le pas : celui où la confiance en leurs propres forces de toutes celles et de tous ceux qui ici comme ailleurs n'en peuvent carrément plus parfois ou aspirent simplement à une vie meilleure les conduirait à se rassembler pour pétrir et faire lever la pâte démocratique qui, certainement en bien des endroits, fermente déjà ;

II ne suffit pas d'y croire mais ça peut y aider.

Dans l'excellent Retour à Reims (Fayard 2009), le sociologue Didier Eribon, évoquant et analysant le glissement du PC vers la droite et l'extrême-droite de ses parents ouvriers note entre autres : « on pourrait avancer que le vote communiste représentait une affirmation positive de soi et le vote pour le Front National une affirmation négative de soi ». C'est sans doute cela qui est en jeu aujourd'hui.

Dans des billets précédents, j’évoquais la campagne des Sans Voix dans le 18ème arrondissement. En conclusion de cette belle aventure, la journée du dimanche 30 mars  fut exemplaire. Les Sans Voix, qui avaient à nouveau organisé une votation citoyenne pour permettre à la revendication du droit de vote pour les étrangers de s’exprimer, s’étaient retrouvés au Métro Château Rouge. Sur ce seul point, le nombre de personnes qui ont  déposé un bulletin dans l’urne a crû (dans ce pays où les bureaux de vote officiels étaient largement désertés), de plus de plus de moitié d’un dimanche sur l’autre.

Mais ce n’est pas là l’essentiel. L’essentiel, c’est toutes ces discussions sur le trottoir, avant ou après le vote, cette femme Rrom qui traduisait à ses amis les explications que nous leur donnions et qui, de concert, allait voter avec eux ; ce chibani qui s’excusait tout d’abord en nous disant qu’il n’avait pas le doit et qui, quand il avait compris ce dont il s’agissait se dirigeait vers l’urne pour y déposer son bulletin avec un visage qui, littéralement, s’illuminait : depuis 53 ans qu’il vivait avec nous, c’était la première fois qu’il faisait ce geste ! Et tant et tant de scènes tout aussi saisissantes.

L’essentiel, c’est qu’en votant, toutes ces personnes n’ont pas sacrifié à un rite ou à un simple mouvement d’humeur. Par leur vote, ces personnes  ont fait valoir, précisément, « une affirmation positive de soi ».

On l’a bien vu le soir même, lorsque venus déposer l’urne devant la mairie dont ils savaient depuis le dimanche précédent qu’elle leur était inaccessible, les Sans Voix se sont une fois de plus retrouvés face à un grotesque dispositif policier. Tournant le dos à la mairie (et aux forces de l’Ordre), ils ont été plusieurs à prendre la parole et à signifier que ce qui se tramait dans les salons des palais de la République ne les concernait pas.

« Carbonisé », le parti gouvernemental ! disais-je en débutant. À cet instant-là, on s’en doutait déjà. Mais l’on savait aussi qu’ici comme, sans nul doute en beaucoup d’autres lieux, sous les cendres, les braises de la démocratie couvaient encore.

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