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Billet de blog 18 septembre 2008

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Toute ressemblance...

« La situation présente, qui semble calme à qui ne pense pas, est violente; qu'on ne s'y méprenne point. Quand la moralité publique s'éclipse, il se fait dans l'ordre social une ombre qui épouvante ».C’est la voix de Victor Hugo qui s’élève. C’est dans Napoléon le Petit.Il faut dire qu’en ces jours de 1852, la « situation présente » n’est guère réjouissante.L’homme qui est parvenu à la tête de l’État est (c’est Victor Hugo qui parle) « un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain (…) Il aime la gloriole, le pompon, l'aigrette, la broderie, les paillettes et les passe-quilles, les grands mots, les grand titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir ».

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« La situation présente, qui semble calme à qui ne pense pas, est violente; qu'on ne s'y méprenne point. Quand la moralité publique s'éclipse, il se fait dans l'ordre social une ombre qui épouvante ».

C’est la voix de Victor Hugo qui s’élève. C’est dans Napoléon le Petit.

Il faut dire qu’en ces jours de 1852, la « situation présente » n’est guère réjouissante.

L’homme qui est parvenu à la tête de l’État est (c’est Victor Hugo qui parle) « un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain (…) Il aime la gloriole, le pompon, l'aigrette, la broderie, les paillettes et les passe-quilles, les grands mots, les grand titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir ».

Pour autant, nous explique Victor Hugo, Louis Bonaparte (l’homme dont il nous parle) n’est pas un idiot : « Certes, ce cerveau est trouble, ce cerveau a des lacunes, mais on peut y déchiffrer par endroits plusieurs pensées de suite et suffisamment enchaînées. C'est un livre où il y a des pages arrachées. (…) Il sait ce qu'il veut, et il y va. A travers la justice, à travers la loi, à travers la raison, à travers l'honnêteté, à travers l'humanité, soit, mais il y va ».Et puis, cet homme (Louis Napoléon Bonaparte) sait aussi fort bien brouiller les cartes : il « se laisse volontiers entrevoir socialiste. Il sent qu'il y a là pour lui une sorte de champ vague, exploitable à l'ambition (…) Un fait le peint. Quand il publia, étant à Ham, son livre sur l'Extinction du paupérisme, livre en apparence ayant pour but unique et exclusif de sonder la plaie des misères du peuple et d'indiquer les moyens de la guérir, il envoya l'ouvrage à un de ses amis avec ce billet qui a passé sous nos yeux: "Lisez ce travail sur le paupérisme et dites-moi si vous pensez qu'il soit de nature à me faire du bien." ».Quelle époque, où la France devait s’accommoder d’un tel chef : « Cet homme ment comme les autres hommes respirent. Il annonce une intention honnête, prenez garde; il affirme, méfiez vous; il fait un serment, tremblez. » !« Machiavel a fait des petits. Louis Bonaparte en est un », nous dit Victor Hugo : « Annoncer une énormité dont le monde se récrie, la désavouer avec indignation, jurer ses grands dieux, se déclarer honnête homme, puis au moment où l'on se rassure et où l'on rit de l'énormité en question, l'exécuter ».Quelle technique éprouvée ! Quand on lit Victor Hugo, on décidément peine à croire que la France ait pu connaître de telles méthodes de gouvernement : « il laisse entrevoir un projet qui semble, non immoral, on n'y regarde pas de si près, mais insensé et dangereux, et dangereux pour lui-même; on élève des objections; il écoute, ne répond pas, cède quelquefois pour deux ou trois jours, puis reprend son dessein, et fait sa volonté. Il y a à sa table, dans son cabinet de l'Élysée, un tiroir souvent entr'ouvert. Il tire de là un papier, le lit à un ministre, c'est un décret. Le ministre adhère ou résiste. S'il résiste, Louis Bonaparte rejette le papier dans le tiroir où il y a beaucoup d'autres paperasses, rêves d'homme tout-puissant, ferme ce tiroir, en prend la clef, et s'en va sans dire mot. Le ministre salue et se retire charmé de la déférence. Le lendemain matin, le décret est au Moniteur.
Quelquefois avec la signature du ministre.
Grâce à cette façon de faire, il a toujours à son service l'inattendu, grande force; et, ne rencontrant en lui-même aucun obstacle intérieur dans ce que les autres hommes appellent conscience, il pousse son dessein, n'importe à travers quoi, nous l'avons dit, n'importe sur quoi, et touche son but.Il recule quelquefois, non devant l'effet moral de ses actes, mais devant l'effet matériel ».Et avec tout ça, il est très bien secondé (Louis Napoléon), car « dans ses entreprises il a besoin d'aides et de collaborateurs; il lui faut ce qu'il appelle lui-même "des hommes". Diogène les cherchait tenant une lanterne, lui il les cherche un billet de banque à la main. Il les trouve. De certains côtés de la nature humaine produisent toute une espèce de personnages dont il est le centre naturel et qui se groupent nécessairement autour de lui selon cette mystérieuse loi de gravitation qui ne régit pas moins l'être moral que l'atome cosmique » Il est vrai, remarquait Victor Hugo, qu’à « de certaines époques de l'histoire, il y a des pléiades de grands hommes; à d'autres époques, il y a des pléiades de chenapans ».

Au bout du compte, il (Louis Napoléon) « a réussi. Il a pour lui désormais l'argent, l'agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort, et tous ces hommes qui passent si facilement d'un bord à l'autre quand il n'y a à enjamber que de la honte ».

Victor Hugo, pourtant, ne portait son regard que sur les débuts du règne : « depuis sept mois, il s'étale; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, pris des millions, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue ».De fait, il résulte de sa réussite que « les apothéoses ne lui manquent pas. Des panégyristes, il en a plus que Trajan ». Mais Victor Hugo observe : « Une chose me frappe pourtant, c'est que dans toutes les qualités qu'on lui reconnaît depuis le 2 décembre, dans tous les éloges qu'on lui adresse, il n'y a pas un mot qui sorte de ceci: habileté, sang-froid, audace, adresse, affaire admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien gardé, mesures bien prises. Fausses clefs bien faites. Tout est là ».Victor Hugo résume : « Quand on mesure l'homme et qu'on le trouve si petit, et qu'ensuite on mesure le succès et qu'on le trouve si énorme, il est impossible que l'esprit n'éprouve pas quelque surprise. On se demande : comment a-t-il fait ? On décompose l'aventure et l'aventurier, et, en laissant à part le parti qu'il tire de son nom et certains faits extérieurs dont il s'est aidé dans son escalade, on ne trouve au fond de l'homme et de son procédé que deux choses: la ruse et l'argent ».Victor Hugo analyse : « De toute agglomération d'hommes, de toute cité, de toute nation, il se dégage fatalement une force collective.Mettez cette force collective au service de la liberté, faites-la régir par le suffrage universel, la cité devient commune, la nation devient république. Cette force collective n'est pas, de sa nature, intelligente. Étant à tous, elle n'est à personne; elle flotte pour ainsi dire en dehors du peuple.Jusqu'au jour ou, selon la vraie formule sociale qui est : - le moins de gouvernement possible - cette force pourra être réduite à ne plus être qu'une police de la rue et du chemin, pavant les routes, allumant les réverbères et surveillant les malfaiteurs, jusqu'à ce jour-là, cette force collective, étant à la merci de beaucoup de hasards et d'ambitions, a besoin d'être gardée et défendue par des institutions jalouses, clairvoyantes, bien armées.Elle peut être asservie par la tradition; elle peut être surprise par la ruse.Un homme peut se jeter dessus, la saisir, la brider, la dompter et la faire marcher sur les citoyens.Le tyran est cet homme qui, sorti de la tradition comme Nicolas de Russie, ou de la ruse comme Louis Bonaparte, s'empare à son profit et dispose à son gré de la force collective d'un peuple ».Victor Hugo concluait : « S'il n'y avait pas avant peu un dénouement brusque, imposant et éclatant, si la situation actuelle de la nation française se prolongeait et durait, le grand dommage, l'effrayant dommage, ce serait le dommage moral (…) Quelle misère que cette joie des intérêts et des cupidités s'assouvissant dans l'auge du 2 décembre ! Ma foi ! vivons, faisons des affaires, tripotons dans les actions de zinc ou de chemin de fer, gagnons de l'argent; c'est ignoble, mais c'est excellent; un scrupule de moins, un louis de plus; vendons toute notre âme à ce taux ! (…) C'est à qui fera ce trafic de soi-même le plus cyniquement, et parmi ces êtres il y a des jeunes gens qui ont l'oeil pur et limpide et toute l'apparence de l'âge généreux, et il y a des vieillards qui n'ont qu'une peur, c'est que la place sollicitée ne leur arrive pas à temps et qu'ils ne parviennent pas à se déshonorer avant de mourir. L'un se donnerait pour une préfecture, l'autre pour une recette, l'autre pour un consulat, l'autre veut un bureau de tabac, l'autre veut une ambassade. Tous veulent de l'argent, ceux-ci moins, ceux-ci plus, car c'est au traitement qu'on songe, non à la fonction. Chacun tend la main. Tous s'offrent. Un de ces jours on établira un essayeur de consciences à la monnaie ».Victor se berçait aussi un peu d’illusions quand il écrivait : « on se réveillera !».

C’était en 1852. Et cela a duré 18 ans ! Putain, c’est long !

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