L'époque, corps collectif

Sorti le 17 avril, le film «L'époque» de Mathieu Bareyre, en faisant entendre, ivre ou très résolue, une jeunesse insoumise, lucide et combattive, nous livre cette grande nouvelle, qui a de quoi réchauffer les coeurs: l'époque, la nôtre, a son corps collectif; il est debout dans la tempête, et ne reculera pas.

“Les gens se réveillent... la terre gronde”: on sent parfois tourner le vent de l’histoire, comme une vague intuition ou comme une force tellurique, mais on le sent, en traversant un quartier occupé, une ville descendue dans la rue, une salle de classe en plein débat, et en devenant alors, à notre petite échelle, un sismographe du présent. On ne sait pas trop à quoi il ressemble, ce présent; on sent pourtant, confusément mais sûrement, qu’il frémit, s’ébroue, s’accélère. La question semble saugrenue, ou posée par un extra-terrestre – elle plonge pourtant au coeur du chaudron sociopolitique qui ne cesse plus de bouillonner autour de nous: “c’est quoi l’époque?” A quoi ressemble ce temps, le nôtre, fin de décennie ou début de millénaire? Rien n’est moins saisissable, plus intangible, plus évident pourtant, plus immédiatement éprouvé que l’époque où l’on vit – ce mélange dansant de mots, de signes, d’images, de peurs et d’espoirs qui caractérisent un moment historique, celui au fond duquel on a été jeté sans l’avoir choisi, ni avoir encore le recul, de l’âge ou de l’Histoire, qui permet de le qualifier tranquillement du fond de son fauteuil. Cette impression cruciale de l’époque, chaque fois différente, précisément dosée mais embrumée dans le présent par l’absence de toute comparaison (on n’a qu’une seule époque), a toujours été l’obsession des modernes, surtout quand l’époque leur paraît explosive. Elle est l’obsession de celles et ceux qui savent n’avoir pas la même impression du présent, la même époque donc, que leurs ascendants ni, demain, leurs descendants – depuis plus de deux siècles que le présent historique a ce goût de rupture, d’instabilité, d’indéfiniment singulier. Dire le présent qui fuit, attraper au vol sa vibration familière: obsession des modernes. La littérature des modernes n’a cessé d’explorer cette sensation de l’époque, et de faire de son échec à la saisir, nommé regret, le but ultime de son art. Le cinéma des modernes s’est évertué à faire entendre la tonalité, le rythme, à faire voir les gestes, les lignes de l’époque, jusqu’à sacrifier parfois tout détour narratif pour faire advenir, à l’état pur, ce mystère du présent. La pensée des modernes a tourné elle aussi autour de cette boîte noire, lui opposant, pour la percer à jour, l’invariant des concepts, la tradition des textes, l’arrachement aux sortilèges du présent – à tout ce “présentisme” abêtissant des nouvelles en continu et des prothèses à écran, qui se mettent à jour au fond de nos poches. Mais échouant à saisir leur époque, les plus ambitieuses de ces oeuvres ont préféré la fictionner, la contourner, la rêver, l’anticiper parfois. C’est qu’y parvenir est plutôt une question d’humilité, de justesse, de composition un peu, de hasard aussi. A condition de préciser qu’arriver à rendre le son juste de l’époque est une affaire de sincérité plus que de vérité, de détail plus que d’exhaustivité, de contrepoint plus que d’insistance: c’est souvent dans les parages de l’époque qui échappe, au moment de s’en éloigner, là où certains lui tournent le dos, qu’on pourra en témoigner le plus justement.

À ces divers titres, et à même ses quelques naïvetés, le film éponyme de Mathieu Bareyre, L’époque, est de ces rares témoignages qui parviennent à la faire entendre, l’époque, à traverser les couches du présent, à en faire ressentir l’épaisseur et les vides, les promesses trahies et toute la force d’insoumission – si l’on admet, avec nos ancêtres les modernes, que révéler l’époque, c’est aussi révéler le(s) désir(s) d’en sortir, les ruses pour s’en libérer. “C’est quoi l’époque?”, demande donc le réalisateur, invisible, à la première seconde du film. Et sa première interlocutrice, joueuse, de lui répondre: “les poks, les poks”. De lui lancer que l’époque, c’est d’abord ce son du coup de matraque, des boucliers policiers “quand tu balances dessus une bouteille de verre”, mais aussi l’entrechoc de “tous ces mecs qui ont le crâne creux”. Cet incipit sonore, plutôt qu’imposer les gros sabots de la rébellion ou de la politique (ils viendront, en leur temps), nous avertit qu’une époque a d’abord un bruit, une texture, une odeur, des jeux et des tactiques, et qu’habiter l’époque est surtout une façon d’y faire corps, d’y avoir un corps qui accueillera, éprouvera, fera résonner ces sensations simples. Et c’est là qu’est la grande nouvelle du film, la grande nouvelle de 2019 aussi bien, que ne semblent pas avoir repérée les premiers critiques du film, et qui dépasse largement celui-ci, ouvrant peut-être sur un tournant historique, si l’on osait le mot: ce corps est un corps collectif! Stupéfaction: oui, ce corps qu’un demi-siècle de contre-révolution managériale, d’individualisme consumériste et de techno-narcissisme en réseau avait tant isolé, séparé, fragmenté, ce corps qu’on nous disait désespérément individuel et résolument égotiste, s’avère ici, de bout en bout, être un corps collectif. Non pas une génération, ce groupe défini par la date de naissance, et qui relève surtout du défaitisme rétrospectif: les voix et les visages de L’époque ne revendiquent en rien ce début de millénaire comme leur propriété, au contraire des fameux “soixante-huitards” qui confisquèrent pour leur seule gloire toute la seconde moitié du 20e siècle. Non pas, non plus, une communauté de références et de conditions: passant des militants aux postcoloniaux, des rigolards de banlieue aux étudiants de Sciences-Po après un verre de trop, un tel film se méfie de l’unité, mot d’ordre partisan ou électoraliste.

En-deçà de telles abstractions, faire corps est un certain rapport commun et concret à l’époque: le rêve de détachement, ou de partir loin, le sentiment d’impuissance, ou d’être humilié par un ennemi sans visage qu’on ne peut pas frapper (comme dans le rêve récurrent que raconte ici un autre jeune), le courage physique face au cordon de CRS tirant à bout portant, la lucidité sur l’esclavage salarié ou sur le racisme d’Etat (“Il fait noir au pays des Lumières”, dit un écran), la drôlerie des répliques, qui souvent cristallisent ces forces contradictoires (“wallah la rébellion”, dit encore un autre), la complicité des mains, la musique qui relie les silhouettes, la danse qui les met en mouvement, le squat autour d’un brasero nocturne qui les rassemble provisoirement. Et les objets, aussi, qui contribuent à former ce corps collectif en y conduisant un monde, comme l’eau conduit l’électricité: distributeurs de billets détruits, chaussettes à réchauffer, gobelets de bière, casques de DJ, pochoirs pour inscrire des tags bien sentis (“Macron 2017 = Le Pen 2022”), et les divers couvre-chefs qui identifient ce corps collectif en en désidentifiant chaque visage individuel – keffiehs, capuches, casquettes, cache-nez. Or, ce corps collectif, agile et composite, vient de loin, de très loin, fabriqué en-deçà de la politique, sur les ruines de toute politique, tissant de bon mot en jeu de jambes la texture d’un temps commun. Sa genèse, que ce film ne montre pas – même si la musique baroque qui adoucit ses images produit cet effet de profondeur historique –, est déjà ancienne: contre-culture du punk et de la BD radicale dans la France remise au pas des années 1980, free parties pionnières et clandestines quand les années 1990 n’offraient pas d’autre alternative que la transe planante, sécessions zadistes ou écolos des années 2000 où la forme de vie tenait lieu de politique, et tant d’autres manières de faire corps ensemble avant de faire projet, au lieu de faire programme.

Les âmes vives, les corps fins qui surgissent à l’écran l’un(e) après l’autre ont ici une conscience étonnamment claire de leur genèse historique, un sens aigu de ce qui, du passé, a produit le chaos présent mais aussi la résolution qui est la leur de tout faire pour en sortir: préhistoire coloniale de la domination, histoire mondiale de l’injustice actuelle, mémoire active des résistants, quand on cite Senghor ou Angela Davis, méfiance érudite envers le mensonge national ou européen, souci de comprendre, de connaître “notre histoire”, l’histoire par le bas, celle des luttes faibles et des dominés qui ne renoncent pas, sans oublier le fil qu’on tend parfois des horreurs d’hier aux tristesses d’aujourd’hui – “il y a toujours les camps”, dit une autre jeune, sans ciller, “mais aujourd'hui on ne les gaze pas, on les laisse crever dans la boue”. Les éclats croisés de cette intelligence du présent, les échos et les résonances entre leurs mots et leurs gestuelles à tous, leurs désaccords rieurs et leur détermination inébranlable fabriquent ensemble, sous nos yeux, à même la nuit, sur le bitume luisant, un vrai corps collectif. Un corps debout. Ce n’est qu’en se refaisant un corps collectif que la jeunesse indomptée peut rompre avec l’ordre dominant, ici et maintenant, autrement qu’en mots. Un corps qui se creuse une place dans l’histoire, et ne se contente pas d’avoir son mot à dire. Si bien que les mots de Rose, allongée au pied de la statue de la République à la fin de L’époque, ses mots contre la France des start-ups et des colons, “[son] paternalisme, [sa] pédance et [sa] condescendance”, la France qui lui fait honte et à qui elle se dit prête à rendre son passeport, ses mots affûtés font soudain résonner, à rebours de toute désillusion, l’espoir intact d’un monde nouveau.

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