Un livre pionnier sur Vichy : le "Darlan" de Bernard Costagliola

Costagliola (Bernard)
Darlan/La collaboration à tout prix
Paris, CNRS Editions, 2015
25 €




Il s’agit d’un vrai livre d’histoire, presque trop : l’auteur s’efforce de n’apporter que du nouveau, en critiquant nommément et sans ambages les travaux précédents, auxquels il renvoie néanmoins pour les parties de son sujet sur lesquelles il estime n’avoir rien à dire de neuf. La thèse est en effet sinon vierge, du moins présentée avec une netteté révolutionnaire et un souci inédit du détail : des trois principaux dirigeants de Vichy, Pétain, Laval et Darlan, ce dernier était, estime l’auteur, le plus disposé à une collaboration avec l’Allemagne et si, sous son ministère, elle n’a pas débouché sur une cobelligérance, c’est à la partie allemande qu’on le doit.
Costagliola fustige tout au long du livre la première biographie détaillée de l’amiral, publiée en 1989 par Hervé Coutau-Bégarie et Claude Huan. Ils n’auraient rien compris au personnage, à moins que, n’ayant que trop bien cerné son comportement, ils essayent sciemment de le travestir. Costagliola avoue en revanche une dette importante envers Robert Paxton, qui a encouragé son travail et relu son manuscrit, et qui en 1992 avait, le premier, rompu des lances contre ce précédent Darlan (tout en lui reconnaissant certains mérites), dans un article de XXème siècle aujourd’hui en ligne .

Avec une érudition pugnace (saluée par Paxton), Coutau-Bégarie et Huan développaient le thème d'un Vichy comptant les points depuis la touche et guettant l'occasion de revenir dans la partie. Aux côtés des Alliés s’entend, après une phase de « neutralité ». Pas le moins du monde, rétorque Costagliola. Quant à l'idée d'un Darlan plus collaborateur que Laval, elle avait été été formulée par Paxton, assez timidement d'ailleurs, et par Henri Michel puis, plus récemment, par Michèle Cointet . Elle fournit au livre de Costagliola, pour reprendre une expression paxtonienne, son "hypothèse structurante" : l'amiral n'a de cesse, à partir du moment où il pose devant Hitler, à Noël 1940, sa candidature à la succession de Laval, congédié le 13 décembre, d'obtenir un traité de paix qui permette d'en finir avec l'occupation, moyennant une aide de la France à l'effort de guerre allemand.

Cela explique non seulement sa conduite au moment des Protocoles de Paris (mai-juin 1941) ou en janvier 1942, lorsque cette paix semble plus près que jamais d'advenir, mais encore en novembre suivant, quand Darlan est surpris à Alger par l'opération "Torch". Il nourrirait encore le fantasme d'un Pétain signant une alliance pour la "défense de l'Europe", qui permettrait d'éviter l'invasion de la zone sud.
L’un des sommets du livre (p. 241-258) est l’analyse du retournement de Darlan en faveur des Américains (8-13 novembre 1942), appuyée sur une lecture renouvelée des télégrammes échangés avec Vichy dont celui, fameux, qui exprime l’« accord intime » du maréchal avec l’amiral. Les Alliés n’ayant débarqué qu’au Maroc et en Algérie, le sort de la Tunisie est en balance et Darlan envisage d’y appeler les Allemands à la rescousse, moyennant le remplacement de l’armistice « par une autre formule politique qui nous permettrait de recouvrer nos possibilités» : ainsi s’exprime-t-il dans un télégramme à Pétain, le 9 novembre à 13h 04.

Sans nouveaux ordres, il se résigne, sous la pression de ses subordonnés, à signer le lendemain, avec le général Clark qui représente Eisenhower, un armistice pour l’Algérie et la Tunisie. Le télégramme secret (mais retrouvé et publié) où l’amiral Auphan, le 12, fait état de l’« accord intime du maréchal », interprété par Robert Aron, Coutau-Bégarie et bien d’autres comme une approbation du retournement de l’empire français contre l’Axe, porte non pas sur Darlan mais sur Noguès, résident général au Maroc, et traite non de stratégie mais de commandement. Mieux, en lisant deux mots de plus, on constate qu’il fait état aussi, et sur le même plan, de l’accord de Laval… ce qui le rend nettement moins probant pour mettre en lumière un double jeu de Pétain, et… l’aval qu’il aurait donné au retournement de l’empire. Ce document n’en a pas moins une grande importance : car en le brandissant, et en lui prêtant ce caractère, Darlan obtient le ralliement de nombreux officiers, et d’un certain nombre de territoires, à sa personne.
Nombre d’historiens, dont Paxton, avaient déjà critiqué cette interprétation du texte, mais en concluant que Darlan avait du mal à s’affranchir d’une politique de « neutralité ». Or elle n’avait jamais été la sienne : il sauta directement de l’obédience allemande dans l’américaine. Costagliola opère ici une véritable percée historiographique.


Moins neuve, mais pas encore très commune, est l’analyse de la rencontre de Montoire inaugurée en 1995 par Philippe Burrin : ce n’est pas Hitler qui réclame mais Pétain qui propose une entrée en guerre de Vichy contre l’Angleterre, par le biais d’une tentative de reconquête des colonies gaullistes. Un thème qui (et là Costagliola innove souvent) parcourt comme un fil rouge les menées de Darlan, jusqu’au bout, et contribue à expliquer ses atermoiements de novembre 1942.


Le portrait de l’amiral est tout aussi sévère sur le plan professionnel. Avec l’aide d’une amie psychiatre, l’auteur diagnostique une personnalité « narcissique » et dominatrice, peu capable de considérer avec bienveillance l’avis d’autrui, et un arriviste concentré sur les aspects techniques de son métier, sans s’aviser qu’une bonne culture générale pourrait avoir son intérêt. Sa vulgarité, qui se fait jour dans ses blagues de corps de garde ou sa fierté proclamée de ne lire que des romans policiers, cohabite cependant avec des goûts de sybarite en matière d’ameublement, d’hôtellerie et de gastronomie.

Le livre comporte des lacunes béantes (par exemple l’assassinat de Marx Dormoy, les menées du colonel Groussard, le discours du « vent mauvais » - 12 août 1941-, le procès de Riom, le rôle des technocrates, la politique de Pucheu... et même le 13 décembre 1940, traité en quelques lignes sans que la question du rôle de Darlan soit posée) mais on ne doit pas bouder son plaisir devant un chercheur qui ose trouver.


Cependant, dans le cadre même des limites que l’auteur assigne à son sujet, on relève une absence préjudiciable : l’analyse du jeu allemand. Si Hitler et Abetz figurent dans les gros bataillons de l’index (avec Pétain, Laval, Weygand, Benoist-Méchin et Auphan), d’une part la subordination de l’ambassadeur au dictateur est insuffisamment affirmée (par exemple la liste des séjours d’Abetz en Allemagne, l’un des points forts du livre de Barbara Lambauer sur l’ambassadeur, n’est guère exploitée), d’autre part Hitler apparaît comme un oracle aux propos ambigus, tout comme à l’époque, alors qu’on est, ou devrait être, mieux outillé pour déchiffrer sa politique. Il s’ensuit que la portée scientifique de l’ouvrage est obérée par cette limite fort commune des analyses sur Vichy, de la Libération à nos jours : un moralisme binaire. La collaboration, c’est mal (disent Paxton, Costagliola et bien d’autres) –ou elle est un « moindre mal », d’après Coutau-Bégarie, Alain Michel, etc.; en y mettant fin lors de sa période algéroise, Darlan « se rachète en partie », ajoute Costagliola. La voie des successeurs est donc toute tracée : il s’agira de montrer, pendant l’Occupation en général et l’ère Darlan en particulier, des dirigeants vichyssois aux prises non seulement avec leur conscience, mais avec un occupant éveillé, informé, habile et retors.

 

 

PS.- Pour répondre à certaines observations reçues depuis la première parution de ce texte (ici légèrement amendé) sur mon site  et celui des Clionautes, je précise mon point de vue sur les rapports entre Vichy et l'Allemagne, tel que je suis en train de le développer dans un livre à paraître intitulé Hitler et Pétain.

Je m'inscris en faux contre l'idée d'une autonomie d'Abetz et, d'une façon plus générale, de tout l'appareil allemand d'occupation, par rapport au maître suprême du nazisme. Cette idée imprègne encore hélas bien des ouvrages récents. Elle constitue un point de rencontre intéressant entre, par exemple, Robert Aron, Robert Paxton et Alain Michel. Or elle prend racine dans l'habile défense de l'ambassadeur à son procès (un Otto mobile, une Ferrari par rapport aux poids lourds des procureurs de la Libération), dans la sous-estimation chronique de l'intelligence et de la lucidité hitlériennes et dans l'habitude invétérée (datant des ouvrages contemporains de Rauschning et de Neumann en particulier) de découper le pouvoir nazi en tranches à peu près étanches, qui a été théorisée dans les années 1960 en RFA sous le nom de "fonctionnalisme".

 

On ne songe pas suffisamment à l'exploit que constitue le fait, pour la troisième puissance du monde, d'occuper la quatrième dans le cadre d'une guerre mondiale qui tourne de plus en plus mal pour elle, en la pillant économiquement et en contenant sans trop de frais ses mouvements de résistance, pour l'évacuer finalement par surprise et en bon ordre. Un tel exploit devient littéralement inconcevable si on se refuse à supposer qu'un oeil attentif et une main délicate, appartenant à une seule et même personne, dosent au jour le jour les menaces et les friandises. C'est ainsi que doivent être interprétés mes propos ci-dessus sur les lacunes du livre de Costagliola en général (par exemple l'assassinat de Dormoy fait partie intégrante du guidage de Darlan par Hitler) et son exploitation insuffisante du recensement des séjours d'Abetz en Allemagne.

Voici d'ailleurs ce qu'il en disait lui-même le 2 août 1941 (dans ses "propos de table", accessibles aujour'hui surtout en anglais ), à peu près à mi-chemin du ministère Darlan :

Je ne veux imposer le national-socialisme à personne. (…) Les Français, par exemple, doivent conserver leurs partis. Plus il y aura chez eux de mouvements sociaux révolutionnaires, mieux cela vaudra pour nous. A l'heure qu'il est, nous nous débrouillons parfaitement. Beaucoup de Français ne désireront pas que nous quittions Paris, car du fait de leurs relations avec nous ils sont suspects aux yeux des Français de Vichy. Pour une raison analogue, Vichy ne voit peut-être pas d’un mauvais œil que nous soyons installés à Paris, car si nous n’étions pas là ils auraient à craindre des mouvements révolutionnaires.

La dernière visite d'Abetz au QG de Hitler est alors vieille d'une semaine ! Elle a eu lieu le 26 juillet. Il n'est pas interdit de supposer qu'il a été question non seulement d'une offre d'alliance émise par Darlan le 14 juillet, mais de l'assassinat de Dormoy, commis ce même 26 juillet par des militants doriotistes -alors que Doriot s'est, depuis peu, vendu corps et âme à Abetz, et doit faire ses preuves. Le fait que Hitler mentionne avec satisfaction l'opposition entre Vichy et la collaboration parisienne s'insère fort bien dans ce contexte.

 

 

 

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