Une émission sur l'assassinat de Marx Dormoy

QUAND LE SERVICE PUBLIC NE REND PAS SERVICE AU PUBLIC

Marx Dormoy en 1937, devenu ministre de l'Intérieur sous le Front populaire après le suicide de Roger Salengro

 

https://www.franceinter.fr/emissions/autant-en-emporte-l-histoire/autant-en-emporte-l-histoire-03-novembre-2019

J'attendais beaucoup de cette émission et notamment de son invitée, l'historienne américaine Gayle Brunelle, auteure d'un livre sur l'assassinat de Dormoy dont l'édition française est attendue pour 2020.

Las, interrogée sur ce qui fonde sa conviction que la Cagoule était commanditaire du meurtre, elle n'invoque aucune archive nouvelle, mais essentiellement la conviction du commissaire chargé de l'enquête, qui "suivait la Cagoule depuis l'avant-guerre".

Nous en resterons donc pour l'instant au constat que les quatre membres du commando étaient doriotistes, et que Jacques Doriot, depuis peu vendu aux Allemands en général et à Abetz en particulier, avait en juillet 1941 d'autres préoccupations que de régler des comptes d'avant-guerre.

La main de Berlin est beaucoup, beaucoup plus probable. Et des mobiles contemporains infiniment plus vraisemblables.

On en restera pour l'instant à ce que j'en écrivais en 2008 dans Qui a tué Georges Mandel?

 

Chapitre 8
La trappe du Portalet

Tous les compagnons de Mandel et de Reynaud à Vals-les-Bains ont été libérés et en dernier lieu Marx Dormoy, élargi le 20 mars. Le maire socialiste de Montluçon, qui avait succédé à Roger Salengro au ministère de l'Intérieur le 24 novembre 1936, était surtout connu pour avoir démasqué (sans en mettre au jour toutes les ramifications ) le complot dit de la Cagoule, l'année suivante. Dépourvu de famille, il logeait dans un hôtel de Montélimar, sur la suggestion de Mandel. Car sa compagne et sa fille, qui lui faisaient alors de fréquentes visites, avaient pris pension dans le même établissement.
Le qualificatif d'horrible, souvent employé lorsqu'il s'agit d'attentats, est ici particulièrement de mise : dans la nuit du 25 au 26 juillet 1941, l’explosion d’une bombe placée sous son lit répand dans toute la petite chambre des fragments de sa tête. Les meurtriers sont rapidement identifiés et la presse vichyste l’annonce avec un certain triomphalisme, fin août. Ils sont quatre, tous membres du parti ultra-collaborationniste de Doriot, le PPF. Trois vont être incarcérés, deux hommes, Yves Moinier et Ludovic Guichard, et une femme, Anne Mouraille . Ils sont incarcérés près de Nîmes, à la prison de Largentière. C'est l'armée allemande qui viendra les délivrer après l'invasion de la zone sud, sous la menace de faire sauter la porte de l'établissement, le 23 janvier 1943. Entre-temps, Laval (revenu au pouvoir en avril 1942) avait dit à son garde des Sceaux Joseph Barthélemy qu'on ne pouvait pas les juger car la France était "trop malade pour supporter un tel procès" , et on ne saurait lui donner tort quand on considère le dénouement. La maladie, c'était l'occupation, et on ne pouvait pas plus juger ces meurtriers que faire le procès de Hitler.
Comme aucun historien n'a jamais approfondi cette affaire, tous les livres qui en parlent le font de façon marginale et donnent la même explication : une vengeance de la Cagoule. Mais aucun lien n'est jamais établi entre les humbles exécutants et la redoutable hydre politico-militaire d'avant guerre. A moins qu’on ne se satisfasse d’un article paru dans le journal résistant Combat à Alger, au début de 1944, qui prétend que ce lien s’appelle Ménétrel ! Non signé mais se présentant comme l’œuvre d’un médecin qui aurait côtoyé Ménétrel avant la guerre, l’article est, d’après la récente et remarquable biographe du médecin de Pétain, Bénédicte Vergez-Chaignon, l’archétype de la littérature anti-Ménétrel, qui transmue ce carabin facétieux et peu politisé en un conspirateur de haut vol, assumant dès 1936 la liaison entre Pétain et la Cagoule . Ce texte paru à la veille de la Libération est aussi la matrice de l’explication du meurtre de Dormoy par des raisons uniquement françaises. Car Ménétrel l’aurait carrément commandité depuis Vichy ! Curieuse littérature résistante, qui disculpe l’ennemi pour accabler le compatriote, dans une circonstance où ce dernier n’a précisément pas, en quoi que ce soit, collaboré.

Car l’appartenance des assassins au parti de Doriot suggère, en sus de leur méthode d'évasion, un lien étroit avec l'Allemagne en général et Abetz en particulier . Et le mobile est transparent. Hitler exige un internement sévère de Reynaud et de Mandel, alors que Pétain aimerait les libérer, fait la sourde oreille au message du 5 juillet et pousse l’audace jusqu’à s’étonner le 18, par l’intermédiaire de Doyen, de n’avoir pas reçu de réponse à sa propre lettre du 24 juin, comme si ce message allemand du 5, avec ses offres et ses menaces, n’en était pas une et n’avait pas existé. Depuis les lendemains de Montoire, il n'attend plus rien d'un procès des dirigeants de la Troisième République, et s'apprête à faire juger Daladier, Gamelin et Blum à Riom pour la mauvaise préparation de la guerre plutôt que pour son déclenchement. Il a montré discrètement sa volonté de fermer l’établissement de Vals en élargissant petit à petit ses pensionnaires.
Les détails de la destinée carcérale des assassins de Dormoy ont été consignés pour la première fois en 1977 par un résistant écrivant ses mémoires, Louis-Frédéric Ducros . Robert Courrier a repéré cette pépite et l’a judicieusement rapprochée de sa documentation personnelle. Il se trouve que son père avait reçu le 18 juillet 1941, un avis émanant du cabinet de Pétain, suivant lequel un commando « d’extrémistes pro-allemands de Paris » s’approchait de Vals-les-Bains, dans l’intention d’assassiner et Mandel, et Reynaud. Une telle communication donne, apparemment, de grands pouvoirs au commissaire Courrier puisqu’il est en mesure, dans les heures qui suivent, d’obtenir que des patrouilles de gendarmerie contrôlent la circulation routière dans tout le département de l’Ardèche, et que d’autres gendarmes prennent position dans les jardins de l’hôtel, avec l’ordre de tirer sur les ombres suspectes. Un document figurant dans les dossiers de Robert Courrier en fait foi :

"J’ai reçu cette nuit, à 2 heures, une communication téléphonique de la part de votre cabinet, m’informant qu’il convenait de redoubler de vigilance dans la surveillance et la protection des personnes soumises à ma garde.
Au reçu de cette communication, j’ai prié le commandant de la gendarmerie de l’Ardèche de bien vouloir prescrire des contrôles de la circulation routière dans le département, et j’ai invité la gendarmerie de Vals-les-Bains à se tenir prête à seconder nos efforts en cas de besoin." .

C’est le cabinet de Darlan qui, toujours d’après Robert Courrier, a informé son père qu’un « commando d’extrémistes pro-allemands de Paris » avait franchi la ligne de démarcation et se dirigeait vers Vals pour y tuer Reynaud et Mandel. Il tenait lui-même l’information des « services secrets ». Nous voyons donc ici à l’oeuvre le chantage qui se développe depuis mars et a franchi un stade le 5 juillet, lors de la communication de Ribbentrop à Pétain via Abetz et Darlan : la partie allemande, experte dans le maniement des services secrets, ne voyant rien venir au bout d’une dizaine de jours, s’impatiente et le fait savoir. Dix jours encore, et le meurtre de Dormoy confirme qu’on ne plaisante pas.

 

Il est désolant qu'en 2019 la France en soit encore à méditer sur le régime de Vichy -une chose, en soi, excellente- en ignorant la présence et l'action des Allemands, au point de ne même pas poser la question de leur possible rôle quand un mobile "franco-français" peut être invoqué pour expliquer une action.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.