Lionel Richard
, à en juger simplement par la récapitulation de ses travaux des deux dernières décennies à l'occasion d'un pertinent papier sur Hannah Arendt (1) dans le Monde diplomatique d'avril 2012, est un excellent connaisseur de la culture allemande au XXème siècle :
"Auteur de Goebbels. Portrait d’un manipulateur, (André Versaille éditeur, Bruxelles, 2008), Nazisme et barbarie (Complexe, Bruxelles, 2006), Arts premiers. L’évolution d’un regard (Le Chêne-Hachette, Paris, 2005), Le Nazisme et la Culture (Complexe, Bruxelles, 2001) et L’Art et la guerre (Flammarion, Paris, 1995)."
Manque son très estimable D'où vient Adolf Hitler? (éditions Autrement, 2000), fruit de recherches approfondies dans les archives, notamment autrichiennes, pour cerner l'enfance et la formation du dictateur jusque vers sa trente-deuxième année.
Hélas, que ne s'y est-il, sur Hitler, tenu ?
Le libelle que je commente ici n'était ni fait ni à faire, tant il peine à cerner son objet. Il expose toute sa thèse dès son titre alambiqué (Hitler ? une simple résultante d'un besoin qu'aurait eu son pays) mais ne tente de la démontrer que par le sarcasme et le dénigrement, tant de son "héros" que de quiconque en a écrit. A part dans les premières pages, où il résume sa propre recherche sur les années de jeunesse, à aucun moment il ne prend une position d'historien, confrontant des thèses avec méticulosité, et tranchant après avoir fait le tour des sources.
Un exemple aussi central qu'affligeant est l'incendie du Reichstag, sur lequel le débat continue de faire rage autant que les flammes à l'époque. Van der Lubbe est-il seul coupable, a-t-il seulement mis le feu et si non, qui et comment ? LR écrit banalement (p. 180), comme un vulgaire fonctionnaliste, que les nazis ont profité de l'événement, et c'est en note qu'il accuse le NSDAP de l'avoir organisé, en se retranchant derrière quelques lignes de l'ambassadeur François-Poncet... écrites en 1946 ! Aucun dirigeant n'est ici nommé, en revanche les coupables directs sont dénombrés et leur itinéraire précis : il s'agirait d'une douzaine de SA venus et repartis par le souterrain du chauffage. Il n'y a qu'un malheur : c'est que Göring avait lui-même ordonné théâtralement de fouiller cet accès, devant la presse... et que Lionel Richard avait lu cette décapante remarque dans mon livre de 1999.
Il en perdrait même son allemand quand p. 183 il transforme comme suit le titre du quotidien nazi : "Der Völkische Beobachter".
Lionel Richard fait certes preuve, comme à son habitude, d'un antinazisme vigoureux, mais en 2015 cette manière vieillote et confuse d'aborder le sujet est contre-productive.
Une recension complaisante de Pierre-François Burger.
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(1) Hannah Arendt, Ecrits juifs, présenté par Jerome Kohn, Ron H. Feldman et Sylvie Courtine-Denamy, traduit de l’anglais et de l’allemand et annoté par Sylvie Courtine-Denamy, Fayard, Paris, 2011, 745 pages, 28 euros. D’autre part, la remarquable biographie d’Elisabeth Young-Bruehl, Hannah Arendt, vient d’être rééditée (Fayard, coll. « Pluriel », Paris, 2011, 720 pages, 12 euros).