Le De Gaulle de Gabriel Le Bomin

UN DE GAULLE APLATI

 

 

Que Charles de Gaulle ait puisé une partie de son énergie dans l’épreuve du handicap de sa fille mongolienne, soit. Mais ici le drame familial éclipse celui de la patrie, au point que dans les heures les plus cruciales le personnage trouve le temps et l’occasion, non seulement de nombreux contacts téléphoniques avec sa femme Yvonne, mais d’une scène intimiste sur une plage de Bretagne lors de la cruciale journée du 15 juin, où de Gaulle allait inspecter les moyens de défense de la péninsule en rencontrant les généraux du secteur, avant de s’embarquer pour Londres dans la soirée sur un navire. Un entracte familial aussi déplacé que le lever de rideau qui voit le colonel commandant les chars de la 5ème armée couler des jours tranquilles à Colombey, en avril 1940.


Quand le héros solitaire quitte son cercle intime pour le monde des puissants, il se heurte à Pétain, Weygand, Baudouin et Reynaud, mais pas vraiment à Hitler, seul Georges Mandel, en quelques apparitions fugitives, se rangeant de son côté. Le drame est franco-français comme le sont tant de productions sur Vichy mais justement, d’une oeuvre sur de Gaulle on aurait pu espérer qu’elle brisât ce ronron. D’ailleurs Vichy est déjà là, avec la montée des tendances favorables à l’armistice, motivée moins par l’ampleur de la défaite que par la volonté d’étrangler la République, que manifestent Pétain et Weygand, jointe à celle de refaire la France sur des bases nouvelles, en partenariat avec l’Allemagne, attribuée au ministre des Affaires étrangères Paul Baudouin. L’Angleterre, avant que l’action s’y transporte, est fort absente, et son passé appeaser plus encore, qui semble avoir été magiquement effacé par Churchill.

Le récit des Mémoires de guerre, qu’on peut appeler le gaullisme officiel, est remis en cause depuis 1990 environ. Il montrait

  • un Pétain et un Weygand tôt désespérés et cherchant une sortie par l’armistice,
  • un Reynaud résolu à la lutte mais circonvenu et finalement submergé par son entourage,
  • des efforts de De Gaulle en liaison, depuis le 9 juin, avec ceux de Churchill,
  • le tout couronné par le projet d’union franco-britannique du 16 juin que Reynaud se montrait incapable de faire adopter à Bordeaux, ce qui provoquait sa chute et l’avènement de Pétain,
  • enfin une dissidence gaullienne que Churchill et son gouvernement patronnaient sans problème, ouvrant toutes grandes au général les portes de la BBC sans même demander à contrôler ce qu’il disait (dans ces conditions, si on y avait réfléchi, on aurait pu se demander pourquoi l’appel du 18 n’avait pas été émis le 17, jour de l’arrivée du général à Londres en milieu de journée).

En trois décennies, le mythe a été ébranlé avant tout par la découverte des difficultés que Churchill avait dû affronter pour retenir son propre pays sur la voie de l’armistice et de la paix. S’ensuivait une lutte de plusieurs semaines (elle commence ouvertement le 26 mai) avec Halifax, ministre des Affaires étrangères et figure de proue des partisans de l’arrêt de la guerre. Peu de Français en étaient informés mais Paul Reynaud en avait été témoin direct, le 26 mai. De ce fait, son comportement s’explique moins par les pressions de son entourage que par son propre désespoir. Il n’avait guère confiance dans la capacité de Churchill de contenir ses adversaires. De Gaulle, lui, mise tout sur cette case. En d’autres termes, quand Reynaud cède le pouvoir à Pétain pour ne pas trahir l’engagement pris vis-à-vis de Londres de ne pas signer de paix séparée, il fragilise Churchill et il le sait.

Quant à l’accueil à Londres de la dissidence gaullienne, il est tributaire du choc entre Churchill et Halifax. Pour commencer, l’appel du 18 juin a été accouché dans la douleur : refusé dans un premier temps par le cabinet anglais, il a failli ne pas être diffusé et ne l’a été qu’au prix d’amendements qui le défiguraient; celui du 19, présent en toutes lettres dans les Mémoires, n’a jamais existé; de Gaulle a été privé de micro jusqu’au 22 juin, au soir de la signature de l’armistice; enfin son appel du 23 a été censuré et, bien que diffusé, n’a pas été reproduit... pas même dans les Mémoires. Il n’a été retrouvé et publié qu’au début du siècle suivant.

Le film retient une partie de ces avancées scientifiques. Ainsi, il montre de Gaulle soumettant son premier texte au pays hôte, et Halifax plus réservé que Churchill sur l’opportunité de l’appel du 18 juin. Mais pour solde de tout compte : avant les effusions finales de la famille à nouveau réunie, femme et enfants ayant réussi de leur côté à passer de la petite Bretagne à la grande, l’avant-dernière scène montre Lambert Wilson lisant solennellement devant un micro le texte connu, c’est-à-dire faux.

Le soir, de Gaulle avait été contraint, pour parler, de prétendre en commençant que Pétain cherchait un armistice “dans l’honneur”. Pendant la nuit, cependant, il avait obtenu que les journaux du lendemain publient un autre texte. Sans doute un état antérieur. Le début est plus neutre. C’est le texte que l’on connaît... à une phrase près, la dernière : “Demain comme aujourd’hui je parlerai à la radio de Londres”. Elle avait bien, elle, été prononcée au micro le soir précédent. Mais elle ne figure pas dans les journaux du 19 et n’est réapparue qu’en août, lors de la fixation définitive du texte. Autrement dit, dans la nuit, de Gaulle avait troqué un droit de parole quotidien contre le retrait de l’idée que le maréchal agissait de façon honorable. Quant à dire carrément qu’il se déshonorait, cela devait attendre un autre discours, celui du 2 juillet.

Telles sont les principales et les plus fâcheuses déformations. On peut encore regretter que l’oeuvre donne aux pétainistes des verges pour la battre, avec ce Pétain et ce Weygand motivés plus par la haine de la République que par le pessimisme sur l’issue de la guerre, et aussi en faisant dire à Jean Laurent, son chef de cabinet, quand à l’aéroport de Mérignac il annonce à de Gaulle la démission de Reynaud le 16 juin au soir, qu’il ne fait pas partie du nouveau gouvernement... dont la composition n’était pas, à ce moment, connue. Or c’est une calomnie usuelle du pétainisme que de prétendre que c’est par dépit de ne pas en être que de Gaulle est entré en dissidence, une version que le film ne dément pas.

Je ne prétends point, par ces critiques, imposer aux auteurs de fictions historiques un respect minutieux des détails, et condamner toute simplification pédagogique. Par exemple, on peut pardonner la présence de Weygand à un conseil des ministres à la veille de l’évacuation de Paris, alors qu’il n’a assisté qu’à ceux de Cangé, les 12 et 13 juin. Mais justement, si cette oeuvre a des visées pédagogiques, il est fort regrettable qu’elle ne s’élève pas à la hauteur des enjeux mondiaux et ne montre pas pleinement le caractère écrasant, désespérant, de la victoire de Hitler, après sept ans de travaux d’approche dissimulés sous des boniments. Seul ce désespoir, d’étendue planétaire, donne leur véritable dimension aux performances conjointes de De Gaulle et de Churchill.

 

 

 

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