La correction du statut des Juifs par Pétain

Je voudrais faire le point sur les remarques, fort diverses, des historiens les plus en vue sur le document exhumé dimanche 3 octobre 2010 (anniversaire présumé -faussement- du statut de 1940). Elles se distribuent suivant un arc-en ciel, à partir de Klarsfeld lui-même, qui estime qu'on tient là une "preuve définitive" que Pétain a durci le statut et était le plus antisémite de la bande hôtelière thermale.

 

(pour les liens, voir ici : http://www.delpla.org/article.php3?id_article=469 )

 

-Serge Klarsfeld http://m.letemps.ch/Page/Uuid/7858ae52- ... %C3%A9mite

Citation:

En quoi ce document peut-il nuancer la connaissance qu’a le grand public français du maréchal Pétain?
Le grand public en France sait que Pétain a promulgué le statut des juifs. Il sait qu’il a couvert des arrestations. Mais on a avancé qu’il n’était pas en pleine possession de ses moyens (ndlr: il avait 84 ans en 1940), que bien que chef de l’Etat, il sommeillait et qu’il était manipulé par les autres et qu’il n’était pas en état de travailler. Ce document montre qu’il a bel et bien imprimé sa marque antisémite; il voulait montrer aux Allemands qu’il l’était autant qu’eux et que la France méritait une place éminente dans le nouvel ordre européen. La collaboration a été spontanée, Vichy s’est affirmé dans l’antisémitisme.
Est-ce la guerre qui a révélé l’antisémitisme du maréchal ou pouvait-on le suspecter de l’être auparavant?
Il n’a jamais pris la parole au sujet des juifs même au cours de l’affaire Dreyfus. Il se présentait comme un «général républicain», même si, à la fin des années 1930, il a publié un ouvrage faisant état d’une certaine répulsion à l’encontre du régime parlementaire et de la révolution française. Mais il n’allait pas au delà. Il était assez réservé. D’ailleurs, les grands rabbins se sont adressés à lui en octobre 1940, pour protester après la création du statut juif, comme à un maréchal protecteur de tous les Français. Ils espéraient que ce n’était pas lui qui en avait été le moteur.


-Robert Paxton http://www.lepoint.fr/societe/interview ... 981_23.php trouve le document "absolument sidérant"

Citation:

Change-t-il fondamentalement votre vision du maréchal Pétain ?
Absolument, oui, s'il est authentique, ce qui a l'air d'être le cas - même si je précise qu'on a vérifié l'écriture, mais il faudrait également analyser le papier. Ce document annule l'image d'un Pétain qui ne participait pas à l'antisémitisme. On savait qu'il tolérait l'antisémitisme dans son entourage. J'ai écrit dans La France de Vichy qu'il était "indifférent" au sort des Juifs... Mais ce document bouleverse cette interprétation. Il passe du statut de l'acteur passif à l'acteur véritable. Il aurait même été plus loin que ses collègues...


-Jean-Pierre Azéma http://mobile.france24.com/fr/20101004- ... chy-france

Citation:

Ce document inédit devrait mettre fin au mythe, partagé par quelques Vichyssois et négationnistes, d’un Pétain "bon grand-père", héros de Verdun et conquérant de la Première Guerre mondiale, qui aurait protégé les juifs de France. "On a beaucoup dit que Pétain était le défenseur de la nation, qu’il n’intervenait pas dans les lois liberticides, contrairement à Laval ou Raphaël Alibert, le ministre de la Justice de l’époque. Pétain était le bouclier et De Gaulle était l’épée. Certains continuent de véhiculer cette image du ‘bon Vichy’ ", explique Jean-Pierre Azema.


-Jérôme Cotillon http://www.publicsenat.fr/lcp/politique ... tout-41832

Citation:

Ce document offre t-il un nouvel éclairage de la personnalité de Pétain ?
Il y a deux écoles. Une école minoritaire qui voulait un statut favorable aux juifs français et l’école d’Alibert qui refusait toute possibilité de dérogation. Pétain est très clairement dans cette seconde école de pensée. Si par la suite, il ne s’est pas montré favorable au port de l’étoile jaune, Pétain a clairement été à l’origine d’une législation autochtone dont le statut des juifs n’était finalement qu’un aspect.
Entre 1940 et 1944, il y a eu 184 textes qui s’ajoutaient au corpus d’une législation antisémite et Pétain signera ces textes jusqu’au bout. Sur ces 184 textes, 162 étaient d’origine française. Seulement 22 d’origine allemande. La thèse d’un Pétain ignorant ne tient plus du tout. Car pour bien marquer son orientation politique, il a demandé que les motifs justifiant ces mesures soient publiés au journal officiel.
Toute possibilité de réhabilitation de Pétain était déjà très mince. Elle est aujourd’hui écartée.
Ce document apporte-il des informations sur le régime de Vichy proprement dit ?
Tout cela ébranle l’image manichéenne d’un bon Vichy face un très mauvais Vichy. On se rend compte que tout cela tenait. Il y a un seul Vichy avec un projet politique collectif. Pour l’historien que je suis, c’est éclairant en termes de prise de position, ce n’est pas aussi vertical qu’on pourrait le croire, c’est un travail d’équipe. Pétain était très vigilant vis-à-vis des lois émanant en son nom.
Finalement, tout cela confirme ce que tout le monde savait mais dont on n’avait pas la preuve.


-Laurent Joly http://www.lemonde.fr/societe/chat/2010 ... 224_1.html

Citation:

En quoi ce document apporte-t-il un éclairage nouveau sur la politique de Vichy et de Pétain en particulier envers les juifs ?
Il n'apporte pas vraiment d'élément nouveau, il confirme deux choses. D'abord, on savait par le témoignage de Paul Baudouin, ministre des affaires étrangères, qui tenait son journal, qui a été publié, que le maréchal Pétain avait demandé à ce que les juifs soient éliminés de l'enseignement.
Si l'on émet l'hypothèse selon laquelle ce document est bien le fameux texte qui a été discuté durant deux heures lors du conseil des ministres du 1er octobre 1940, on peut voir sur quels termes le maréchal Pétain a réagi.
Ainsi, dans l'enseignement, le texte présenté ne concernait que les proviseurs, directeurs d'établissement, etc.
L'intervention de Pétain est donc décisive. On peut même penser qu'elle change entièrement la nature du statut des juifs, puisque avec les militaires, les enseignants, instituteurs, simples profs de collège ou de lycée, seront les principales victimes de l'application de ce texte.


-Henry Rousso http://www.liberation.fr/societe/010122 ... -des-juifs http://www.liberation.fr/societe/120135 ... par-petain

Citation:

Que peut apporter ce document s'il est authentifié? Et à vous en particulier, pour vos recherches, est-ce un document important?
La première question c'est l'authentification. Comme je l'ai déjà dit, il n'y a pas de raison de penser que c'est un faux, et on a toutes les raisons de penser que c'était effectivement un avant-projet annoté du statut des Juifs. Mais, concernant la deuxième question, il n'y a, de mon point de vue, aucune certitude formelle, à ce jour, que ce soit Pétain, tout seul, qui ait rédigé ces commentaires. Cela étant, la découverte - encore une fois, s'il n'y pas de problème en terme d'authenticité - est importante parce que c'est la première fois que l'on a un texte qui montre une version du statut des Juifs, qui n'est pas la version qui sera finalement promulgée. De ce point de vue-là, c'est une découverte importante, même si je serais beaucoup plus prudent sur les conclusions à en tirer. D'une manière générale, en Histoire comme dans l'information, un seul document ne suffit pas à écrire l'Histoire et l'actualité.
(...)
Si j'essaye d'analyser froidement ce document, et que j'en conclus, même provisoirement, que ça ne fait pas de Pétain un personnage plus antisémite qu'il ne l'était déjà, je peux me heurter à des réactions de suspicion, d'incrédulité ou de refus, parce que ce document a été jeté dans l'espace public avec l'intention de faire un coup médiatique. Même s'il est pour la bonne cause, comme beaucoup de mes collègues, j'éprouve beaucoup de méfiance à l'égard de l'instrumentalisation de l'Histoire.

 

 

Commentaire

 

Indépendamment des conditions regrettables de son surgissement, ce texte semble de nature à faire bouger bien des lignes. A une condition : répudier le moralisme et l'essentialisme qui entachent encore certaines des gloses ci-dessus. Il ne s'agit pas, du moins en histoire, de savoir si Pétain s'est bien ou mal conduit, ni de l'affubler d'une étiquette immuable. Il s'agit d'établir ce qu'il a fait et d'essayer de cerner pourquoi.

 

On n'échappera plus longtemps à une question : quelle est la part de Hitler dans tout cela ? Elle peut d'ailleurs se décomposer en deux :

 

-quelle était l'influence, dans l'esprit de Pétain, de l'idéologie nazie et quelles leçons tirait-il de son apparente efficacité ?

-qu'est-ce que le chef du gouvernement allemand cherchait à obtenir, en matière de législation antijuive, de la grande puissance voisine sur la poitrine de laquelle il venait de poser son genou ?

 


Pétain est un militaire très tard venu à la politique. Ses idées semblent avoir été fort tributaires, à partir de 1934, de celles de Maurras et Alibert, à une date mal connue, est devenu son professeur de maurrassisme (mais Maurras en personne vient plusieurs fois à Vichy s'entretenir avec lui en 1940).
Or, si Maurras a écrit en 1911 un article prônant l'exclusion des Juifs de la fonction publique et même, carrément, leur "dénaturalisation" générale, il ne semble pas qu'il ait pris, à l'approche d'une époque qui allait mettre la question à l'ordre du jour, puis quand elle fut advenue, des options aussi radicales, loin s'en faut. Le document fourni en atteste d'ailleurs lui-même, si on admet qu'il s'agit d'un projet d'Alibert retouché par Pétain. Le fait qu'il exempte les Juifs dont la famille était française avant 1860 de toutes les interdictions fixées par le statut plaide fortement en ce sens : soit par réalisme, soit pour ménager des transitions, les auteurs de ce texte proposé à l'appréciation du maréchal adhéraient à l'idée que les Juifs, au bout de trois ou quatre générations, étaient suffisamment assimilés pour pouvoir être recteurs d'académie, voire chefs d'Etat ! A moins qu'ils n'aient répugné à faire cette besogne dans un pays soumis aux pressions d'un voisin sauvagement antisémite, et projeté d'aggraver les choses au retour de la paix.
Toujours est-il que le statut est promulgué dans une version très aggravée et même, peut-on dire, nazifiée : les Juifs apparaissent foncièrement inassimilables et irrécupérables. Tout se passe comme si on était passé d'un antisémitisme culturel à un racisme biologique.
Si on suppose, ce qu'un document isolé de cette nature ne saurait prouver à lui tout seul, que Pétain a imposé ce virage à un gouvernement plus modéré, il reste à déterminer ses motivations. Elles peuvent être de deux ordres : soit politique, soit diplomatique.
Il se peut que cet officier de carrière, admiratif de l'efficacité militaire hitlérienne, soit sincèrement persuadé que sa réussite tient au moins en partie à sa politique raciale, et souhaite l'imiter. Mais il se peut aussi qu'il soit mu par un souci diplomatique dominant, voire exclusif : celui du remplacement de l'armistice par un traité de paix, qui est une constante depuis le jour même (le 16 juin 1940) où il a demandé les conditions de cet armistice (puisqu'il avait demandé les conditions de paix en même temps), et qui en cette période paraît pouvoir se concrétiser. En ce mois d'octobre, en effet, l'Allemagne se déclare satisfaite de la défense, par les forces armées vichystes, de leur colonie du Sénégal contre une entreprise anglo-gaulliste fin septembre, laisse entrevoir la possibilité d'une collaboration et Vichy fait plus que mordre à l'hameçon. Pétain, demandeur d'une rencontre avec Hitler depuis juillet, sent qu'il peut l'obtenir et fait tout pour la placer sous les meilleurs auspices. Ce n'est qu'une quinzaine de jours après cette entrevue, qui a finalement lieu à Montoire le 24 octobre, que le maréchal comprend qu'il s'est compromis en pure perte et commence à douter de pouvoir obtenir une paix séparée avant la fin de la guerre -même si plusieurs tentatives ont encore lieu dans ce sens jusqu'au début de 1942.
Ce mois-là, donc, les deux grandes réformes que sont le statut des Juifs et la proclamation d'une révolution nationale (les 9 et 10 octobre) sont avant tout des actes de séduction envers le vainqueur présumé, pour obtenir la paix ou au moins une atténuation des conditions d'armistice. Or puisqu'on engage les nazis à quitter la France pour mieux se concentrer sur l'ennemi britannique, c'est bien le moment de leur faire comprendre qu'ils peuvent le faire sans que, sitôt après leur départ, la France retombe dans ses errements anglophiles et "enjuivés". Les divers ennuis judiciaires faits dans le même temps aux personnalités, souvent juives, des gouvernements de la Troisième République à partir de 1936, taxés par Hitler et par Pétain lui-même de "bellicisme", complètent le tableau : Jean Zay et Mendès France jugés comme déserteurs, Léon Blum, Marx Dormoy et Jules Moch incarcérés ou internés en attendant un procès à Riom comme "responsables de la guerre et de la défaite", et surtout Georges Mandel, bête noire des nazis, symbolisant par sa familiarité avec Clemenceau la victoire de 1918, le traité de Versailles et la continuité des deux guerres, toutes ces personnalités israélites de droite et de gauche auraient sans doute souffert plus fort et plus tôt dans leur chair (seuls Zay et Mandel étant finalement assassinés, au lendemain du débarquement de Normandie) si le statut des Juifs avait débouché sur le rapprochement espéré.
Ce statut est à voir, en tout cas, dans cette lumière. Non seulement il est destiné à faciliter une entente entre les deux pays, mais il est, dans des conditions tout aussi mal connues que celles de sa rédaction, soumis aux Allemands et attentif à leurs désirs. Là gît peut-être aussi l'explication de ce durcissement : la version dactylographiée pourrait résulter de tractations avec Abetz, dont on sait qu'il ne poussait pas à des mesures extrêmes, et le maréchal aurait pu finir par trancher dans un sens plus radical en pensant qu'un peu de surenchère, en fin de compte, charmerait le Führer.

 

Livres de l'auteur en relation avec ces questions :

 

Montoire (Albin Michel 1996).

Qui a tué Georges Mandel ? (L'Archipel, 2008) cf. http://www.delpla.org/article.php3?id_article=437

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