Chapoutot et le nazisme : ombres et lumières

La loi du sang / Penser et agir en nazi (Gallimard, Bibliothèque des histoires, 9 octobre 2014)



L'un des premiers ouvrages généraux sur le nazisme qui prennent son discours au sérieux... mais il gomme le rôle fondateur de la folie hitlérienne.


Cette thèse d'habilitation, soutenue en 2013, affirme haut et fort en introduction et en conclusion que le discours nazi a été beaucoup trop négligé par les historiens, qu'une évolution est en cours à ce sujet depuis quelques années et que des études précises des ouvrages théoriques produits par les philosophes, historiens, médecins et juristes, ainsi que des productions culturelles inspirées par eux notamment en matière de cinéma, sont indispensables à la compréhension des "pratiques" nazies, exclues par définition du champ de cette recherche. L'auteur a soin cependant de se démarquer de tout "intentionnalisme naïf" et de se rattacher au bon vieux courant fonctionnaliste, qui décidément a encore quelques beaux jours devant lui en dépit de son "dépassement" si souvent annoncé depuis les années 1990.


Dans sa conclusion (p. 528), Chapoutot s'incline plus profondément encore devant le fonctionnalisme à propos de la Solution finale. Une décision qui, en novembre 1941 (plutôt que décembre, date retenue par JC), procède, plus que toute autre, de la folie hitlérienne, loin de toute "fonction" appelée par l'évolution de la situation. En effet, si la décision est censée être prise après l'entrée en guerre des Etats-Unis (le 7 décembre lors de l'attaque de Pearl Harbor), des raisons sanitaires semblent, pour cet auteur, plus déterminantes encore :

Les idées avancées par l'antisémitisme biomédical ne sont que des conditions de possibilité d'actes qui, de pensables et possibles qu'ils étaient, vont devenir souhaitables dans un contexte spécifique, celui de l'automne 1941 : la brutalité de la politique nazie de ghettoïsation des Juifs de Pologne, puis d'ailleurs, dans les ghettos du Gouvernement général entraîne une situation sanitaire catastrophique telle que, comme l'a montré Paul Weindling, le meurtre s'impose, un meurtre qui épouse les justifications sanitaires et revêt la forme de procédures médicales.

Voilà qui noie l'impulsion hitlérienne, plus évidente et plus nécessaire qu'en toute autre matière pour mettre en branle et justifier ce crime absolu, dans un tel flou qu'on a l'impression que la décision, en son absence, se serait tout de même imposée. Le dictateur est d'ailleurs censé (p. 505) avoir "emboîté le pas à Goebbels" dans un discours du 30 janvier 1942. Un Goebbels affirmant en public le 1er décembre que les Juifs subissaient un châtiment mérité. C'était avant Pearl Harbor ! Goebbels serait donc l'inspirateur suprême ? Mais au fond tout cela est bien confus. D'autant plus que Chapoutot insiste beaucoup sur un autre crime de masse, plus compromettant encore pour des millions d'Allemands que la Shoah, et dénoncée en termes insolents par Rosenberg en personne : la très faible allocation de ressources alimentaires aux prisonniers de guerre soviétiques. Pas question, ici, de pénuries contraignantes, l'idéologie est bien au poste de commande. Or, souligne encore Chapoutot, l'idéologue en second du parti nazi, Alfred Rosenberg, dénonce en terme vifs le gaspillage d'esclaves qui résulte de cette famine. Diable, une folie individuelle serait-elle à l'oeuvre ?

Sans verser moi-même dans un "intentionnalisme" naïf ou non (j'ai toujours refusé l'étiquette), je pense avoir montré dans tous mes travaux que Hitler maîtrisait son affaire, du moins entre 1930 et la mi-mai1940 (la venue de Churchill au pouvoir changeant alors la donne), et, dans mes livres récents, que l'idéologie nazie était son invention personnelle, sous l'empire d'une psychose paranoïaque déclenchée en 1918. Même si, bien entendu, il utilise force matériaux préexistants, à la fois pour bâtir ses  théories et pour les mettre plus facilement en circulation. Sur ce dernier plan, rien ne semble avoir bougé dans la vision de Johann Chapoutot depuis ces lignes de 2010, résumant un article de la revue Parlements :

Tout fut fait, dans la propagande du Parti nazi, puis, à partir de 1933, de l’État, pour faire du Führer un homme providentiel, héros et sauveur doté de toutes les vertus. Hitler lui-même ne manquait pas de faire référence à la Providence et à un très haut qui, non content de l’avoir fait parvenir au pouvoir, le protégeait si visiblement contre ennemis et attentats. Une lecture plus attentive de ses propos montre, cependant, qu’il ne croyait lui-même guère à tout cela et que ce mystique apparent était, fondamentalement, un positiviste de la nature et de ses lois, le déterminisme biologique tenant lieu de cette grande force cosmologique qu’il invoquait parfois ou de cette Providence dont l’invocation nimbait son pouvoir d’une mystérieuse et séduisante aura.

La folie de Hitler se déploie suivant deux grands axes : la nocivité universelle et multiforme du Juif; la mission donnée par la Providence à Adolf Hitler d'y mettre bon ordre. Ces invocations n'ont donc rien de rhétorique et sont loin d'être de pure propagande (même si cette préoccupation existe, notamment pour ne pas provoquer trop vite les chrétiens). Cette Providence est bien un dieu personnel et substantiel, qui se mêle de près des affaires humaines.

La question de la folie et celle de la Providence se croisent dans l'introduction, lorsque l'auteur présente les conceptions antérieures auxquelles il s'oppose :

Dès qu'il est question du nazisme et de ses crimes, "on" -entendons la presse, les éditorialistes, les commentateurs, tous ceux qui donnent forme à l'expression publique- mobilise toute une série d'explications qui n'en sont pas. Les acteurs du crime nazi auraient été "fous", dit-on. Un passage en revue, du haut en bas de la hiérarchie (souligné par FD), laisse le psychiatre presque (idem) totalement bredouille : s'il y eut des fous dans les rangs nazis, il n'y en eut guère plus que dans tout autre groupe humain, ce qui laisse la quasi-totalité de ceux qui dirent et firent le IIIème Reich sous la juridiction de l'historien.
L'explication par la barbarie est plus séduisante (...).
(p. 13)

On croit comprendre (mais cela irait mieux en le disant) que le "haut", c'est-à-dire Hitler, est ressorti "non fou" de cet examen universel des adeptes du nazisme par un psychiatre non identifié. Et que la folie n'aurait rien à voir en l'affaire. Enfin, qu'il ne serait pas plus important ni instructif d'examiner le psychisme du chef (unique) que celui des exécutants (tous les autres).

De fait, le Führer est souvent cité dans l'ouvrage -c'est une de ses originalités et de ses qualités- mais presque comme un simple soldat. Il n'est jamais en position d'inspirateur suprême, et presque jamais, même, en primus inter pares. J'en prendrai pour exemple ce qui est dit, p. 155, de la répudiation du christianisme par les nazis. Elle est censée s'être faite par étapes :

Comme souvent, les propos du Führer font écho à ce qui se dit ailleurs et que Hitler, hypermnésique touche-à-tout, a lu, entendu et retenu. L'aryanité de Jésus est une vieille lune qui permet aux chrétiens de concilier leur amour du Crucifié et leur révérence pour la race nordique. C'est dans cet esprit que le programme du NSDAP, en 1920, professe l'attachement du parti à un "christianisme positif" dont Hitler, pour des raisons personnelles mais aussi d'opportunisme politique, va mettre longtemps à se détacher. Il faudra attendre le milieu des années 1930 et les réticences du Vatican devant les lois eugénistes pour que le Führer rompe intérieurement avec le christianisme de son enfance et envisage clairement un avenir sans christianisme.

La psychose de Hitler se déclenche vraisemblablement en novembre 1918 à l'hôpital de Pasewalk. Ce paranoïaque identifie définitivement son ennemi et le baptise "le Juif" à l'époque de son trentième anniversaire (avril 1919). Il s'imagine appelé par une "Providence" à lutter contre ce fléau et invoquera souvent cette instance. Il y a dès lors peu de place pour le "christianisme de son enfance" et beaucoup, en revanche, pour l'opportunisme politique, qui lui fait rechercher dès avant son arrivée au pouvoir le concours de l'Eglise catholique et de son parti, le Zentrum (ce dernier contribue à élire Göring, en août 1932, à la présidence du Reichstag), qui l'incite à signer au plus vite un concordat et à ne jamais le dénoncer même si son application est jalonnée de crises, et même à rester catholique jusqu'au bout puisque Pie (XI comme XII) n'a osé l'excommunier et que lui-même n'a pas renié son appartenance fiscale à l'Eglise (contrairement à un Heydrich qui franchit le pas en octobre 1936).

 
Ce livre très riche deviendra vite un classique... mais il clôt une époque autant qu'il en ouvre une. Son curieux plan en est un indice : la matière est répartie en trois corpus intitulés respectivement "procréer", "combattre" et "régner"; cette classification n'est justifiée nulle part dans le livre et les chevauchements sont nombreux, de même que les développements mal reliés au titre sous lequel ils se rangent. Les faits seraient mieux ordonnés si on partait de Hitler et de ses lubies plutôt que de le croiser de temps à autre au milieu de ses disciples, et quasiment sur le même plan qu'eux.

(nouvelle version d'une recension déposée sur mon site le 24 novembre 2014)

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Informations et réflexions ultérieures


Le courrier des lecteurs du magazine L'Histoire (numéro de janvier 2015) comporte une réponse de Johann Chapoutot à un correspondant qui s'étonnait d'une sienne affirmation, dans un numéro précédent : il avait écrit que Hitler ne voulait pas d'une guerre avec l'Ouest; le lecteur fait remarquer notamment que l'idée en était déjà bien dessinée dans Mein Kampf.

Chapoutot objecte :

Mein Kampf, on le sait, n'est pas un programme politique stricto sensu. Hitler au pouvoir n'est pas seul. D'une part, il a évolué en presque dix ans et d'autre part il doit composer avec militaires et industriels, fort réticents à l'idée d'une guerre à l'Ouest. Ce qui fait plus consensus est une expansion à l'Est.

Depuis 1936 et la remilitarisation de la Rhénanie, Hitler est persuadé qu'il pourra attaquer la Pologne sans aucune réaction des démocraties (Grande-Bretagne et France). Ce qui se profile est à ses yeux une solution négociée comme à Munich (pour les Sudètes), ce qui est le projet avéré de Georges Bonnet ministre des Affaires étrangères, mais aussi de lord Halifax. Je maintiens donc que Hitler s'est résolu à la guerre alors que depuis 1936, donc, l'hypothèse, quoique sérieusement envisagée, n'était plus privilégiée. Le réarmement auquel vous faites référence a pour objet avant tout la lutte contre l'Est. Cet armement devrait aussi pouvoir servir contre l'Ouest -mais la machine de production allemande n'est pas à la hauteur d'une guerre sur deux fronts.


L'idée que Hitler n'avait pas prévu les événements de septembre 1939 et a vu ses plans dérangés par la déclaration de guerre anglo-française est monnaie courante, depuis les événements eux-mêmes. Elle s'accompagne souvent de l'affirmation (fonctionnaliste par excellence) que le nazisme ne préparait pas, dès son installation, une guerre et s’est trouvé contraint par sa gestion calamiteuse de l'économie allemande, de rechercher une solution militaire pour éviter une catastrophe financière. D'après Chapoutot, le gouvernement nazi aurait bel et bien préparé de longue date une guerre, mais seulement contre l'URSS.

Mein Kampf, en son tome 2 (1927), n'est certes pas "un programme politique stricto sensu", mais comporte en revanche un projet militaire précis : éliminer la puissance française pour "assurer les arrières" d'une expansion vers l'est. Or c'est exactement ce qui se passe. L'entreprise échoue certes mais non point du fait de l'URSS, neutralisée au dernier moment par un pacte de non-agression et d'amitié avec l'Allemagne, ni du fait de la France, qui a docilement offert son cou au bourreau en déclarant la guerre sans la faire. Elle laisse alors Hitler frapper à son heure avec les moyens et la tactique adéquats. Reste l'Angleterre, censée se résigner, après la perte de son allié français, à une paix qui laisserait à l'Allemagne les "mains libres à l'est". Le remplacement, en pleine offensive allemande contre la France, du premier ministre britannique fait échouer la manoeuvre, d'extrême justesse. On sait en effet depuis peu que Churchill a éprouvé toutes les peines du monde à convaincre son cabinet de continuer, dans l'été 1940, une guerre ruineuse et apparemment vaine.

Il s'agit donc d'une tentative inouïe, menée de main de maître, de modifier en quelques offensives (contre la Pologne et la France principalement) les rapports de force planétaires. Elle a été annoncée dans un livre douze ans à l'avance... et elle devrait tout à l'improvisation ? ce serait plus inouï encore !

Hitler préparait, d'après Chapoutot, une guerre toute différente dans un azimut opposé. Voilà qui semble bien difficile à prouver. Il se présente au contraire comme un homme de paix, sans nuance aucune jusqu'en octobre 1938 puis, à partir de ce mois, il laisse entendre de plus en plus nettement que si on l'attaque on trouvera à qui parler. Mais l'assaillant présumé est occidental, et plus précisément britannique, la France n'étant mise en cause que pour sa trop grande docilité envers la "gouvernante anglaise" -une expression forgée par Hitler à ce moment. Il n'y a pas, avant la campagne de France, la moindre préparation en Allemagne d'une guerre contre la Russie. L'anticommunisme récurrent de la propagande nazie n'empêche pas, entre 1933 et 1939, des relations diplomatiques et commerciales avec l'Union soviétique, moins étroites que sous le régime précédent mais encore bien éloignées d'une rupture. Surtout, si Hitler voulait s'attaquer à l'URSS, il devrait écarter d'une manière ou d'un autre un obstacle important, sur le plan géographique plus encore que militaire : la Pologne. Il faudrait soit lui faire la guerre, soit s'en faire une alliée en jouant sur son propre anticommunisme. Dans le premier cas, l'Allemagne se mettrait immanquablement à dos la France, liée à la Pologne par un traité contraignant, et aussi l'Angleterre, obligée d'assister la France si l'Allemagne se lançait dans des agressions caractérisées. C'est bien ce qui se produit, et qui amène Hitler tout près d'un triomphe total en mai ou juin 1940.

Si en revanche il se faisait de la Pologne une alliée dans une croisade antisoviétique, il devrait commencer par supprimer les points de friction entre les deux pays (comme il le fait avec l'Italie... dans le droit-fil de Mein Kampf) : Dantzig, son corridor et la condition des minorités allemandes de Pologne; il s'engagerait ensuite dans une collaboration militaire plus ou moins discrète. Mais il romprait du même coup avec un bonne partie du projet de Mein Kampf, imprégné de racisme antislave et désignant nommément le territoire polonais comme une partie intégrante de l'"espace" vital convoité. Au lieu de cela que fait-il ? Un pacte de non-agression avec Varsovie, signé pour dix ans le 26 janvier 1934, qui gèle les questions pendantes et permet donc de les réactiver sous un prétexte quelconque au moment opportun (un art dans lequel Hitler est maître). Ce pacte est pour beaucoup dans la crédibilité relative de son image d'homme de paix. Il rassure en particulier les deux puissances qui auraient tout à craindre d'un rapprochement germano-polonais, la France et la Russie. Puisqu'il s'agit de non-agression, et non d'une alliance pour faire des conquêtes, il sera toujours temps de s'inquiéter plus tard...

Quant aux industriels et aux militaires dont Hitler doit tenir compte, il en est le premier conscient : il gratifie les uns et les autres d'un discours-programme qui laisse entrevoir des projets guerriers sans les dévoiler crûment, dès février 1933. Mais il organise son pouvoir de telle sorte qu'il est de moins en moins tributaire de leurs avis. L'étape la plus importante de ce processus est accomplie le 4 février 1938 quand l'économie, la diplomatie et l'armée sont pris en main par des nazis bon teint (respectivement Funk, Ribbentrop et Hitler lui-même) en lieu et place de conservateurs qui rassuraient l'étranger.

Au total, la façon dont l'Allemagne replonge le monde dans la guerre deux décennies après une déroute apparaît comme un pari audacieux et très maîtrisé, en cohérence parfaite avec une idéologie délirante que le livre de Chapoutot montre fort bien à l'oeuvre dans d'autres domaines.

En d’autres termes, une erreur politique et diplomatique, florissante dans les années trente, a contaminé les études historiques : il serait toujours temps de s’inquiéter et d’agir le jour où le Reich oserait se frotter à l’URSS et, malgré ses lacunes militaires induites par le traité de Versailles, semblerait en voie de l’emporter ; une action prématurée de l’Occident risquerait au contraire de renforcer le communisme. Cette vision est (enfin) en voie de dépérissement dans le monde de la recherche, au profit d’une perception résolue de la continuité des desseins hitlériens. Un Churchill en Angleterre, un Mandel en France, deux fieffés anticommunistes déjà actifs au niveau gouvernemental dans la guerre précédente, avaient amplement raison de sonner le tocsin dès 1933, quelque immatures que fussent les armées de leurs pays respectifs, et l’affaire aurait d’ailleurs pu se conclure sans guerre, Hitler étant déposé par des militaires incomplètement mis au pas et effrayés, précisément, par la perspective d’une guerre sur deux fronts. Un chercheur d’avant-garde, Johann Chapoutot, livre sur ce point un combat d’arrière-garde, en avançant que Hitler comptait faire l’économie, avant sa croisade vers l’est, d’un écrasement militaire de la France –qu’il a accompli avec une froide résolution et dont tout démontre que la pensée ne l’avait jamais quitté.

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