Le BARBAROSSA de Jean Lopez : un best seller à retravailler

Un pavé à 31 € qui s'est vendu comme des petits pains, a été traduit en douze langues et paraît en poche au bout d'un an et demi...

... renouvelle, effectivement, son sujet et ce succès est une bonne nouvelle. Mais, plutôt que de l'encens des louanges, l'auteur aurait besoin  (ainsi que l'éditeur)  d'une incitation à chercher encore plus loin.

 

L'interview de l'auteur sur Storiavoce https://www.youtube.com/watch?v=NiRIHyjA6xg m'avait donné l'occasion d'un premier commentaire, que je rappelle :

 

Jean Lopez rend un hommage appuyé au livre Der Feind steht im Osten de Rolf-Dieter Müller , paru en 2012. L'auteur, et Lopez à sa suite, présentent un Hitler longtemps désireux de faire de la Pologne un "vassal" dans une croisade commune contre l'URSS et détourné provisoirement de son tropisme vers l'est par la mauvaise volonté polonaise. Elle l'aurait conduit à guerroyer d'abord contre ce pays au risque d'une déclaration de guerre franco-anglaise, qui se matérialisa comme on sait et aurait, donc, retardé d'un à deux ans l'attaque contre l'URSS.

Ce Hitler a certes "des obsessions" mais mènerait, d'après Lopez, sa politique étrangère avec "le plus parfait opportunisme". Aucune trace ici de son désir viscéral d'écraser la France avant l'URSS, ni de ses talents de manipulateur, particulièrement vis-à-vis des dirigeants de Varsovie, de Londres et de Paris. Sans oublier le dictateur moscovite, acculé à un pacte par la peur de se retrouver seul face à l'orage. Staline serait simplement allé au "mieux disant", puisque les Occidentaux ne lui offraient que l'honneur de défendre en commun la Pologne face à Hitler, tandis que ce dernier lui offrait les Etats baltes, la Finlande, l'Est polonais et la Bessarabie.

Ce n'était en fait que le pourboire de la corruption, et Staline, qui certes, dans l'absolu, aspirait à recouvrer ces anciennes possessions tsaristes, ne pensait sans doute pas que le moment et le donateur étaient des mieux choisis !

Cependant, dans les trois cents premières pages du livre, consacrées à la genèse de l'opération Barbarossa, on trouve toute une réflexion sur Hitler en général et Mein Kampf en particulier, nourrie des dernières recherches sur la Bible nazie : c'est Hitler qui l'a écrite et dactylographiée seul, sans le secours, si souvent évoqué, d'un Hess ou d'un Haushofer. L'idée d'attaquer l'URSS, en particulier, est sienne, et son éclosion en 1923-1924 va à l'encontre des conceptions qui dominent alors les milieux militaristes allemands.

 

D'une façon générale, ce livre place Hitler au centre de son propre régime et à l'origine des principales orientations du Troisième Reich, alors que cette centralité est démentie (à tort selon moi) par une bonne partie des spécialistes français actuels, peintres d'une ambiance "européenne" ou "occidentale" dont Hitler n'aurait été qu'un des nombreux interprètes, férus d'histoire anthropologique et ne jurant que par des "cultures de guerre". Une démarche tout juste capable de penser le nazisme comme un "paroxysme", sans appréhender sa spécificité.

Cependant, Lopez pèche par une sous-estimation des manoeuvres obliques de Hitler, et souvent par une cécité complète à leur égard. C'est ainsi qu'il ne dit pas clairement que sa première cible importante est la France, et que l'agression contre la Pologne a pour but principal de provoquer une déclaration de guerre française. Il ne voit pas non plus que Hitler sait alors que l'Angleterre aussi lui déclarera la guerre, ne pouvant décemment laisser la France seule dans cette galère. Et que le moment délicat surviendra quand l'armée française sera vaincue et qu'il faudra rétablir la paix générale, pour ne pas entraîner le Reich dans une guerre longue et pour lui permettre de se retourner tout entier contre l'URSS.

Lopez considère que l'appeasement britannique a définitivement vécu en 1939, quand l'Allemagne a dévoilé toute son agressivité, et raconte (très brièvement) les événements de mai-juin 1940 comme si la continuation de la guerre par le Royaume-Uni, malgré la défection française, coulait de source et si Hitler avait commis une grossière bévue en escomptant le contraire : le nom de Churchill n'est même pas, alors, écrit, ni les soubresauts du cabinet britannique fin mai, puis fin juin, 1940, évoqués. Or c'est bien cette continuation paradoxale de la guerre par un Royaume-Uni que Churchill réussit à mobiliser de justesse, tout en courtisant patiemment Roosevelt et les Etats-Unis, qui engendre, non certes le désir hitlérien d'abattre la Russie, mais la façon risquée dont il s'y prend, en plaçant toute sa mise sur l'obtention d'une décision rapide avant l'hiver de 1941.

Un ouvrage novateur donc, une brèche dans bien des préjugés, encore tributaire sur bien des points d'états anciens de la connaissance.

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