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Billet de blog 7 oct. 2014

Vichy : non, Zemmour, non, Berstein, le choix n'est pas entre Robert Paxton et Robert Aron !

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Eric Zemmour dans Le Suicide français s'en prend à Robert Paxton qui en 1972 dans La France de Vichy avait prétendu que Vichy avait devancé les Allemands dans la persécution des Juifs; il propose d'en revenir sur ce point à Robert Aron, qui contait en 1954 dans son Histoire de Vichy que Pétain et ses subordonnés n'avaient fait que défendre de leur mieux les intérêts français en cédant le moins possible aux exigences allemandes; ils seraient ainsi parvenus à "sauver" la grande majorité de Juifs français tout en jetant en pâture au monstre nazi un grand nombre de Juifs étrangers. Serge Berstein lui répond dans Les Inrocks le 6 octobre 2014 http://www.lesinrocks.com/2014/10/06/actualite/serge-berstein-zemmour-petain-11528197/#.VDN_hVR3yzw.twitter Je diverge à peu près symétriquement d'Eric Zemmour et de Serge Berstein.
Ce dernier écrit :
Vichy prend l’initiative d’instaurer, au lendemain de la défaite, un statut des Juifs en France que les Allemands ne lui demandaient pas, qui reposait non sur des critères religieux mais sur des critères de généalogie. On a beau être converti au catholicisme, voire être devenu prêtre ou religieuse, on est toujours Juif si on a eu des grands-parents juifs. c’est évidemment une définition qui ne permet pas d’échapper aux persécutions et Vichy, sans que personne ne lui demande rien, institue ce statut des Juifs qui en fait des citoyens de seconde zone, qui leur interdit l’accès de toute une série de professions, en rapport avec la fonction publique et notamment dans le cinéma ou la presse.
Ce sera encore aggravé en 1941 par un second statut qui leur interdira pratiquement d’exercer des activités économiques, autrement dit, qui les condamne à la misère et qui les discrimine au sein de la société française. Sur ce plan-là, Vichy n’a attendu personne et surtout pas les Allemands pour être un régime violemment antisémite, discriminatoire et oppressif.
Ces lignes contiennent plusieurs erreurs. Le premier statut des Juifs n'est pas adopté "au lendemain de la défaite" mais quatre mois plus tard (le 18 octobre 1940 et non le 3 -une erreur fréquente dont le pullulement ne fait pas une vérité). Ce délai en dit long : pendant quatre mois (et les quatre années suivantes) se déroule un incessant jeu de chat et de souris où Vichy ne fait pas ce qui lui plaît mais cherche anxieusement à plaire au maître allemand, présumé vainqueur de la guerre le lendemain matin (du moins pendant les premières semaines). Et moins l'Allemand demande, plus Vichy accorde, espérant le surprendre agréablement. Cela dit, il conviendrait de regarder de plus près (un sujet abordé par la recherche depuis une douzaine d'années seulement) ce que l'occupant laisse entrevoir de ses désirs, par le truchement d'Abetz ou d'autres personnes. Quant au statut de 1941, il est adopté le 2 juin après huit mois supplémentaires hauts en couleurs, marqués notamment par une exigence allemande de belle taille et suivie d'effet : la nomination par Vichy d'un "commissaire général aux questions juives", le 29 mars. Il dirige une structure, le CGQJ (commissariat général aux questions juives) qui dispose de toutes les attributions d'un ministère. Le premier commissaire, Xavier Vallat, est un député conservateur, d'un catholicisme viscéralement hostile aux Juifs, celui-là même qui avait insulté Léon Blum en plein Palais-Bourbon en juin 1936 lors de la présentation de son gouvernement. Mais précisément cela n'avait pas été un mouvement spontané de Vichy de créer cette structure, ni de la confier à un tel personnage.
Mais le point le plus contestable de l'interview de Berstein vient ensuite :
En revanche, le régime de Vichy était parfaitement disposé à livrer les étrangers qui se trouvaient en France : c’était un régime xénophobe. C’était l’une des clauses de l’armistice : livrer aux Allemands les réfugiés allemands antinazis qui avaient trouvé refuge en France, ce que Vichy a fait.
L'historien, qui n'est ni un juge ni un moraliste, peut tout de même adresser des critiques aux gens dont il raconte les faits et gestes, non point en fonction d'un code mais de leurs propres intentions. Loin de flatter chez eux une xénophobie quelconque, l'article 19 de la convention d'armistice, qui imposait la livraison par la France des Allemands réfugiés sur son sol, avait été pour les négociateurs français, dans la clairière de Rethondes, une amère surprise. L'erreur du maréchal était de s'être mis dans une situation où les Allemands avaient beau jeu d'exiger la signature en l'état, malgré les véhémentes protestations de la délégation française. Le général Keitel, qui dirigeait la délégation allemande après une brève apparition du Führer, avait condescendu à préciser, de la part de son maître, que l'application de cet article ne porterait que sur quelques "incitateurs à la guerre"... un équivalent de "Juif" dans la mythologie nazie : on voit que le jeu du chat et de la souris avait commencé immédiatement.
Berstein se trompe aussi sur le livre d'Aron. Il commet une curieuse confusion entre "documents" et "archives", lorsqu'il prétend que, faute de s'être fait ouvrir ces dernières, Aron n'avait travaillé qu'à partir de ses souvenirs. Il avait au contraire assimilé une énorme documentation, déposée à la BDIC de Nanterre. Elle comprend d'une part des pièces des procès de la Libération, d'autre part des interviews et enfin des documents fournis par les personnalités interviewées. Ce qui ne fait certes pas de son ouvrage un livre impartial et au-dessus de toute critique. Ni du "retour à Aron" de Zemmour (ou, en plus travaillé, d'Alain Michel) une panacée.
La bonne façon, à mon avis, de poser le problème est de reconnaître -mieux vaut tard que jamais- l'intelligence avec laquelle Hitler mettait en oeuvre ses postulats fous. Il guidait la France au millimètre, sans se faire remarquer, pour l'exploiter au maximum en y suscitant le moins de résistances possible. Le sort des Juifs s'explique avant tout par là. Ce n'était pas d'abord pour exterminer cette minorité que Hitler occupait ce pays. Alors que ce souci a, par exemple, une priorité beaucoup plus haute sur son agenda en Hongrie au printemps de 1944.

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