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Billet de blog 11 janvier 2026

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UN DOCUMENT SUR LE STATUT DES JUIFS DU 18 OCTOBRE 1940, ACCESSIBLE ET NÉGLIGÉ

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Le chef de l’armée                                                                                               Paris, le 9 octobre 1940

Le chef de l’administration militaire en France

Bureau de l’administration

Division administration

numéro de l’acte : [illisible] 164

Objet : projet de loi français sur le statut des Juifs

Affaire traitée par : KVA Ch. Dr. Storz

1. Soumis au groupe : 8

2 . Remarque :

Le projet de loi français portant statut des Juifs a été transmis au chef de l’administration militaire, au chef de la division Economie, au chef du groupe Kult et au consul général Schleier. D’aucun côté n’ont été émises des objections contre le projet, à l’unique exception du groupe Kult. Après une présentation au chef du bureau de l’administration, il a été dit par téléphone au conseiller d’Etat Ingrand que de notre côté aucune objection n’avait été soulevée contre le projet.

Cette décision a été prise entre autres parce qu’il faudrait éviter à tout prix que, par une opposition de notre part, la promulgation de la loi soit retardée voire empêchée par les agissements des autorités françaises. L’existence de tels courants du côté français a été démontrée par une question adressée par le conseiller Ingrand au Dr Storz dans l’après-midi du 8.10. 40, sur une information selon laquelle le Dr. Michel a informé par téléphone depuis Berlin le sous-secrétaire d’État français Barnod qu’il y avait à Berlin des objections au projet de loi français. Selon le directeur ministériel Michel, ce n’est pas le cas ; il s’agit donc probablement d’un malentendu mal intentionné (c’est aussi la supposition du conseiller d’État Ingrand).

Les objections soulevées par le groupe Kult ne justifient pas du reste, d’après le chef de l’administration, la signification d’un refus formel. Il trouve beaucoup plus approprié d’attendre la promulgation de la loi pour influencer son application dans le sens de nos vœux. Une annonce dans ce sens a déjà été faite oralement par le KVA Ch. Dr. Storz au conseiller d’État Ingrand.

3. A transmettre préalablement au directeur ministériel Dr. Best. [son paraphe figure en face de cette ligne]

4. Au groupe Kult, pour information. [paraphe]

5. Retour au rédacteur. [paraphe]

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Ce document est consultable sans formalité aucune dans le bâtiment de Pierrefitte des Archives nationales, sous la cote AJ 40/538. Il est parfaitement repérable dans un guide imprimé en 2002, sous la rubrique « mesures contre les Juifs », au sein d’un inventaire des archives allemandes de l’Occupation, d’une richesse exceptionnelle s’agissant d’un pays anciennement occupé. Voilà qui prouve au passage que l’évacuation de Paris avait été organisée un peu vite par les nazis aux abois.

Quelques historiens citent cette note des services de Werner Best, tout en restant attachés à la thèse d’un statut des Juifs résultant essentiellement d’une impulsion française. Depuis certain discours de Chirac, les présidents de notre faible République s’embarrassent de moins en moins de nuances à cet égard.

Werner Best (1903-1989), le plus haut gradé nazi résidant en Allemagne de l’Ouest (sans y être incarcéré un seul jour), est mêlé à des conspirations hitlériennes depuis 1931 et dirige le SD aux côtés d’Heydrich depuis 1933. Il arrive à Paris le 1er août 1940, dans un poste discret de l’administration militaire allemande, installée dans l’hôtel Majestic depuis l’armistice : son chef est le général Streccius (remplacé en novembre par Otto von Stülpnagel), qui commande entre autres une division « administration » dirigée par Jonathan Schmidt et divisée en deux : les questions économiques sont dévolues à Elmar Michel et le reste à Best, également sous le nom d’administration (Verwaltung), ce qui donne à Best, excusez du peu, la haute main sur les préfets français des deux zones. Mais cette nomination dans un poste apparemment subalterne (au troisième rang à Paris comme à Berlin, de notoriété publique, dans la hiérarchie des SS !) passe inaperçue à Vichy, qui ne veut pas voir, et aussi, ce qui est en un sens plus grave, dans les livres et articles de Paxton et de ses innombrables disciples… dont nos récents présidents.

Karl Storz dirige, sous Best, un « service numéro 1 ». Ce texte montre le devenir d’un projet de statut adopté en conseil des ministres vichyssois le 1er octobre et soumis à l’occupant le lendemain (l’expression « loi du 3 octobre », introuvable dans les documents avant le JO du 18, n’aurait jamais dû avoir cours après la guerre). Best a recueilli l’avis de divers services (dont l’ambassade que dirige Abetz, ici représenté par son adjoint Schleier). Il profite de l’accord de tous sauf un, le « groupe Kult » (sans doute un service culturel, précurseur de la Propaganda-Abteilung confiée le 16 octobre au colonel Heinz Schmidtke), pour décider, sans consultations supplémentaires (mettant Streccius devant le fait accompli ?), de signifier à Vichy l’accord des autorités d’occupation, en négligeant les objections du groupe Kult, sans même les préciser, et en renvoyant leur prise en compte à la période postérieure, celle de l’application du statut, qu’il conviendra de surveiller de près.

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