La "continuité administrative" : une justification mensongère du statut des Juifs

 Le document dit "Statut des Juifs annoté par Pétain", exhumé le 3 octobre et enfin mis en ligne le 10, attire, mieux vaut tard que jamais, l'attention sur le journal de Paul Baudouin (ministre de Paul Reynaud puis de Philippe Pétain de mars 1940 à janvier 1941), source longtemps unique sur les conseils des ministres vichyssois en 1940 (Neuf mois au gouvernement, La Table ronde, 1948).

 

Le document dit "Statut des Juifs annoté par Pétain", exhumé le 3 octobre et enfin mis en ligne le 10, attire, mieux vaut tard que jamais, l'attention sur le journal de Paul Baudouin (ministre de Paul Reynaud puis de Philippe Pétain de mars 1940 à janvier 1941), source longtemps unique sur les conseils des ministres vichyssois en 1940 (Neuf mois au gouvernement, La Table ronde, 1948).

 

Tout ce qu'il dit de la genèse de ce statut sent la reconstitution après coup, en fonction des enjeux de la Libération. Ce "journal", publié alors que l'auteur était incarcéré, constitue, avec les plaidoiries d'Isorni ou les ouvrages de Du Moulin de Labarthète, Rougier, Girard, Fernet, Peyrouton et Bouthillier, un des livres sacrés du mythe pétainiste, que sa forme de journal écrit au jour le jour a en grande partie préservé des critiques adressées aux autres. La convergence apparente entre le texte "durci par Pétain" et un passage sur le conseil des ministres du 1er octobre risque de renforcer encore sa crédibilité ("C'est le Maréchal qui se montre le plus sévère. Il insiste en particulier pour que la justice et l'enseignement ne comportent aucun Juif."). Beaucoup de commentateurs, à commencer par Serge Klarsfeld, ont été frappés par le fait que ce passage semblait s'ajuster comme un tesson de poterie au nouveau document, chacun renforçant la crédibilité de l'autre. C'est contre cette trop belle coïncidence que je voudrais ici mettre en garde.

 

L'historien Laurent Joly nous met la puce à l'oreille, lorsqu'il écrit (Vichy dans la « Solution finale », Grasset, 2006, p. 83) : « dans son journal, Baudouin ramasse l’ensemble de ces discussions à la date du 30 septembre, alors qu’elles ont occupé plusieurs autres conseils de cabinet et conseils des ministres. » Joly veut parler des discussions de septembre, préparatoires à la réunion des ministres le 1er octobre, censée, d’après la même source (cf. citation ci-dessus), avoir délibéré du statut pendant deux heures sous l’intransigeante férule du maréchal. Cette analyse s’appuie sur le fait qu’on a retrouvé dans les archives des comptes rendus plus ou moins détaillés de discussions, les 13 et 17 septembre notamment. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin et supposer que ce texte, publié le 18 octobre, est resté inchangé depuis le 1er ? Bien au contraire, une indication de Baudouin, sous la datation unique en son genre « Du 4 au 16 octobre », prétend qu’il a été pendant cette période gravement malade… ce qui l’aurait empêché de tenir son journal et de s’occuper de politique, mais intérieure seulement, puisqu’il aurait quand même pu suivre « les principales questions concernant [son] département », à savoir les Affaires étrangères. Cette raréfaction des notes pourrait être, en fait, parallèle à celle des archives et causée par les mêmes préoccupations. Il n’y a vraiment aucune raison de supposer que, plus on se rapproche de la date de promulgation d’un texte important, moins l’autorité qui dispose du pouvoir de le promulguer en parle. Cette nuit est d'ailleurs traversée d'une lueur unique, mais précieuse : un télégramme d’Abetz à son ministre, le 8 octobre, disant qu’il vient de causer avec Peyrouton du projet d’un statut excluant les Juifs d’un certain nombre d’emplois… privés. Il faut croire qu’à cette date, soit Vichy n’avait point délibéré encore d’un texte les excluant de la fonction publique, soit il avait fait un projet à cet égard puis l’avait abandonné.

Autre indice révélateur des manipulations de Baudouin : parmi les questions de politique intérieure dont l’ont écarté les microbes figure aussi, excusez du peu, la Révolution nationale, que Pétain a proclamée le 9 et le 10 par un long manifeste et une allocution. Du manifeste Baudouin a parlé relativement longuement en septembre, attribuant sa rédaction à un groupe formé de Du Moulin, Bergery, Bouthillier, Peyrouton et lui-même. Il écrit encore le 1e octobre, juste avant de conter le conseil des ministres, qu’on pense aboutir à un « texte définitif » le lendemain. Et puis hop ! on saute au 10 octobre, jour de la publication du texte dont « le principal rédacteur a été Bergery ».

 

Tout se passe comme si cet auteur voulait brouiller les pistes en octobre, après avoir admis, en septembre, un certain nombre de contacts et de compromissions, tant avec les Allemands qu’avec des Français résidant à Paris et proches d’eux, dont Gaston Bergery. Or le mois d’octobre est celui de Montoire, la rencontre Pétain-Hitler depuis longtemps mendiée par Vichy, et enfin accordée le 24. Ce n’est évidemment pas elle qu’on cherche à dissimuler, ce qui serait irréaliste tant la partie allemande a mis de zèle à la faire connaître, mais peut-être le sens qu’à Vichy on lui donnait… avant de se raviser.

 

A Montoire Pétain se rend –c’est ce qu’il voudra le plus faire oublier, et Baudouin aussi- main dans la main avec Laval, pour proposer une collaboration dont il dévoile dès sa première tirade la teneur essentielle : un effort militaire de Vichy pour reconquérir l’Afrique équatoriale, devenue gaulliste en août (voir le texte : http://www.delpla.org/article.php3?id_article=59 ). Ce qu’il s’agit d’obtenir en échange c’est –cette partie-là de la négociation de cet automne entre Vichy et l’Allemagne est avouable et avouée- un allègement du régime d’occupation. Mais ce minimum cache un maximum : Vichy visait, et croyait avoir de bonnes raisons d’espérer, une paix séparée avec l’Allemagne avant la fin de la guerre. Voilà ce que dissimulent, non seulement les petites manoeuvres scripturaires d’un Baudouin, mais un anachronisme dans la propagande vichyste d'après-guerre, celle des procès et des tentatives de réhabilitation. Il s'agit en particulier de jouer sur l'ambiguïté du mot "armistice". Il désigne dans l'immense majorité des cas, dont celui du traité de juin 1940 entre la France et l'Allemagne, la première étape d'une sortie de guerre, celle du cessez-le feu préparatoire aux négociations de paix. Puisqu'il signifie aussi "suspension d'armes" et que dans un nombre infime de cas dans l’histoire des guerres entre Etats le feu a repris après un armistice, la propagande pétainiste d'après-guerre en profite pour prétendre qu'il s'agissait uniquement, pour la France terrassée par un coup violent, de souffler un peu, en restant l'alliée de l'Angleterre, en applaudissant sous cape à ses succès et en préparant la reprise du combat. Corollairement, Vichy aurait essayé, dans ses conversations avec l’Allemagne, de sauver ce qui pouvait l’être des moyens d’existence des Français sans aider en rien l’Allemagne dans son effort de guerre, ou si peu. C’est ainsi qu’en matière d’antisémitisme, une mesure comme le statut des Juifs aurait eu pour but de maintenir l’« unité administrative » du pays, en empêchant l’Allemagne d’étendre unilatéralement les lois de Nuremberg (dénationalisant les Juifs allemands à partir de 1935) à la zone occupée.

Il y a là une véritable escroquerie intellectuelle… dans laquelle le journal de Baudouin apparaît comme une indispensable clé de voûte. Cela commence par l’entrée dite du 10 septembre :

 

Mardi 10 septembre
(...)
Au Conseil des ministres, le problème juif est examiné pour la première fois. les Allemands le soulèvent en territoire occupé. Une lettre du général de la (sic) Laurencie nous indique les mesures qu'ils viennent de prendre. En particulier, ils interdisent tout retour de Juifs dans la France occupée. Des décisions beaucoup plus graves sont à craindre à bref délai. Il devient de plus en plus évident que -malgré la répugnance de la presque unanimité du Conseil- si nous continuons de nous abstenir de toute intervention sur cette question, les Allemands vont prendre en zone occupée des décisions brutales, peut-être même étendre purement et simplement à la France occupée l'application de leurs lois raciales.

 

Il ressort de ce texte même qu’il est écrit après la guerre, avec des préoccupations d’avocat ! Il commence par un gros mensonge, le fait que le « problème juif » soit alors abordé pour la première fois. Cela dément un certain nombre d’éléments rassemblés par Bruttmann et Joly. Par exemple (Joly p. 71), d’après le journal de Jacques Bardoux (entrée du 13 juillet), Alibert avait proposé dès juillet un statut des Juifs et Laval s’en était « sorti » en proposant qu’on se contente de réserver certains emplois aux fils de Français, ce qui fut fait dans la loi du 17 juillet. Il est tout à fait invraisemblable que l’occupation de la France par le Troisième Reich n’ait pas fait surgir une telle question avant le troisième mois. Mais ce qui démontre le mieux l’imposture, c’est l’incohérence entre le mal et le remède. Que le général von Stülpnagel, petit rouage d’une grande armée commandée en chef par Adolf Hitler, ait jugé à propos d’interdire aux Juifs d’entrer dans sa zone de commandement, voilà qui n’a rien d’inattendu et ne saurait passer pour le prélude d’une extension de la législation allemande en pays occupé ! Par ailleurs, Vichy vit au jour le jour : ce prétendu gouvernement a tant et tant de chats à fouetter, jour après jour, qu’on ne saurait le créditer de la moindre anticipation des coups qui vont lui tomber dessus.

 

En 1942-44, certes, au temps où la police est dirigée par Bousquet puis, les derniers mois, par Darnand, le prétexte d’aider l’occupant dans sa politique, notamment raciale, pour assurer la « continuité administrative » et la « souveraineté française sur la zone nord » acquiert un certain degré de réalité et de pertinence –dont les Allemands jouent en virtuoses pour obtenir un concours bénévole. Mais pas le 10 septembre 1940 ! L’anachronisme est évident.

 

Reste une question : si la motivation du statut des Juifs n’est pas là, est-elle pour autant dans un vieil antisémitisme local ? C’est ici qu’il faut considérer le saccage, par Baudouin, de ses propres notes sous prétexte de pneumonie : ce qui est dissimulé, c’est la logique de Montoire. Il faut absolument que la rencontre arrive comme un cheveu sur la soupe et que les semaines précédentes n’apparaissent pas comme une accumulation de gestes séducteurs, destinés à façonner en hâte une France ressemblant le plus possible au Reich dans l’espoir que, tout à sa querelle avec l’Angleterre, il en retire le plus de troupes possible ou même, espoir suprême, toutes ses troupes.

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