STATUT DES JUIFS ANNOTE PAR PETAIN : UN PEU D'HISTOIRE SIERAIT

La genèse de la loi vichyssoise du 18 octobre 1940 portant “statut des Juifs” peut être aujourd’hui présentée, dans ses grandes lignes, comme suit.

 

 

 

 

 

Tout d’abord un armistice que l’Angleterre n’imite pas, et contre lequel elle s’insurge, offre aux dirigeants de Bordeaux puis de Vichy l’espoir de limiter les conséquences de la défaite, en jouant le jeu allemand d’une prétendue intégration européenne. Dans ce cadre, une fraction du personnel pétainiste qui piaffait d’impatience de renverser la République, considérée comme impuissante, bavarde et laxiste envers les revendications de la populace, nourrit très vite des projets antisémites, dans lesquels les motivations autochtones et le souci d’amadouer l’occupant nazi sont bien difficiles à distinguer.

Cependant, si le maurrassien Alibert, mentor politique de Pétain, incarne bien la tradition antisémite locale, fortement empreinte de xénophobie, un républicain endurci comme Laval, qu’aucun antisémitisme n’avait jamais effleuré, se vautre dès le début dans une complaisance envers l’envahisseur qui ne s'interdit aucun opportunisme. Laval, moins idéologue que jamais, ne se rallie pas au nazisme et n’est pas corrompu par lui. Il espère simplement qu’en sacrifiant les minorités stigmatisées par Berlin, la France préserve du pire la masse de sa population, occupée ou « libre », civile ou prisonnière de guerre. Le tandem Laval-Alibert, qui évoque le mariage de la carpe et du lapin, va cependant rester soudé jusqu’en novembre -et l’espoir d’une rencontre des deux gouvernements pour amender l’armistice, exprimé dès juillet 1940, joue un rôle essentiel dans la préparation du statut : Alibert tend pour des raisons idéologiques à accélérer le mouvement, et Laval à le régler en fonction de ses contacts avec les autorités occupantes. C’est ainsi que le statut, dont le projet apparaît au sein du cabinet d’Alibert dès le début de juillet, est détaillé par petits paquets destinés à créer un climat de confiance : dans une concertation étroite avec Abetz (émissaire de Ribbentrop, proche de Hitler et en train de grignoter le monopole des militaires), où Laval joue du côté français un rôle prépondérant, Vichy s’en prend successivement aux fonctionnaires, aux naturalisés, à une poignée d’anciens ministres où l’élément « juif » est surreprésenté, aux prétendues sociétés secrètes, à la presse philosémite… avant d’entamer pour de bon, en septembre, la préparation d’un statut.

Le jeu de l’occupant, à ce stade, consiste d’abord à miner la position de Churchill afin de provoquer son renvoi par les élites britanniques. Il est bon pour cela d’exhiber une France soumise, mais pas trop : il s’agit de créer l’espoir d’un statu quo ante, où la Grande-Bretagne puisse rétablir ses liens d’amitié condescendante avec la France en laissant l’Allemagne préparer en paix, c’est le cas de le dire, le dépeçage de l’URSS. Puis brusquement, vers la mi-juillet, les priorités s’inversent. Hitler décide de placer toute sa mise sur une victoire expéditive contre l’Etat soviétique, moyennant une préparation d’une dizaine de mois. Pendant ce temps, on menacera l’Angleterre sans rien créer d’irréparable. De la France on ne nazifie en profondeur que l’Alsace-Lorraine, annexée de fait le 24 juillet par le déplacement des bornes-frontières et des douaniers : il faut bien punir l’obstination churchillienne, et la passivité devant elle du gratin londonien, en prononçant une extension du Reich vers l’Ouest, mais très limitée. Pour le reste on se contente de menaces, comme celle d’un protectorat allemand sur une Bretagne « indépendante ». La persécution des Juifs est progressive, comme elle l’a été en Allemagne et en suivant, sur un rythme accéléré, les mêmes étapes : le monde anglo-saxon est invité à constater que son bellicisme n’a d’autre effet que d’accentuer, pas à pas, la mainmise du Reich sur le continent. En France, ce pays prend l’habitude de donner, à partir de la zone qu’il occupe, des impulsions à celle qu’il n’occupe pas, en profitant du souci de sa « souveraineté » sur l’ensemble de l’Hexagone qui anime le gouvernement de Vichy. De ce point de vue, si la justification du statut des Juifs, après la guerre, par un souci de « continuité administrative » qui aurait obligé Vichy à imiter l’ordonnance allemande du 27 septembre en zone nord, ne tient pas, car cette ordonnance portait sur d’autres domaines, en revanche l’Allemagne avait bel et bien joué sur la soif de « souveraineté » qui animait le gouvernement fantoche : en adoptant une législation antijuive, ce dernier entendait ne pas laisser la main, dans ce domaine, à l’occupant.

La loi « portant statut des Juifs », préparée depuis la mi-septembre, adoptée à Vichy en conseil des ministres le 1er octobre, communiquée à l’occupant le lendemain et publiée au Journal officiel le 18 octobre en étant faussement datée du 3, a-t-elle été soumise à Hitler lui-même ? Le doute reste permis, mais un indice sérieux à cet égard réside dans le délai d’une semaine qui s’écoule entre le 2 et le 9, jour où Werner Best, le SS de très haut vol qui dirige la section "administration" du commandement militaire en France, soumet le texte à l’examen de ses services. Le 2, ce texte est transmis par le délégué de Vichy en zone nord, La Laurencie, au général Streccius, vraisemblablement par l’intermédiaire du colonel Otzen, son officier de liaison. Il serait logique que le général, comprenant la portée de la décision à prendre, consulte sa hiérarchie, que le texte arrive sur le bureau du maréchal Keitel et que celui-ci, comme en toute situation délicate, consulte Hitler, commandant en chef de la Wehrmacht. Il est à remarquer qu’Abetz est alors, sur ce dossier, marginalisé, puisque dans un télégramme du 8 octobre il écrit encore que le statut ne portera, outre l’exclusion des Juifs des postes dirigeants, que sur un numerus clausus dans les professions libérales et culturelles.

 

 

 

 

C’est ici que la retentissante révélation par Serge Klarsfeld, le, 3 octobre 2010, à une date qu'il croyait être celle du 70ème anniversaire du statut, d’un brouillon porteur d’amendements de la main de Pétain qui en accroissent considérablement la sévérité (exclusion totale des Juifs de l’enseignement alors qu’ils ne l’étaient que des postes de direction, suppression de l’exemption assurée aux Juifs dont la famille était en France avant 1860), peut être utile à l’histoire. Autant il est étrange d’attribuer ces corrections à un antisémitisme qui aurait animé le maréchal plus encore, par exemple, qu’un Raphaël Alibert, autant il est intéressant de les replacer dans la chronologie des tractations. Le conseil du 1er octobre est préparé par des conseils de cabinet, surtout celui du 30 septembre, entre 17 et 19h. Cela laisse 24h pour taper le texte arrêté et recueillir les annotations du maréchal, avant la réunion des ministres sous la présidence dudit maréchal, le lendemain. Mais cela ne nous dit toujours pas pourquoi il aggrave brutalement les mesures prévues, alors que ses ministres avaient bien dû prendre connaissance de ses idées auparavant. Ici, un suspect : Laval, qui a rencontré à Paris, le 28 août, non seulement mais Abetz mais Grimm et le le général von Brauchitsch, commandant en chef de l’armée de terre, et qui est retourné plusieurs fois depuis dans la capitale. Si on se fie au télégramme précité d’Abetz, la partie allemande se contentait alors d’une version minimale du statut. Mais il faut également inscrire dans la chronologie l’échec anglo-gaulliste devant Dakar, grâce à une réaction vigoureuse des défenseurs vichystes, du 23 au 25 septembre. Voilà qui offre au gouvernement de Vichy (qui une fois de plus délègue, le 24 soit au beau milieu de la crise, Laval dans la capitale), l’occasion de faire dans la « confiance » de l’Allemagne un pas de géant et d’espérer l’avènement, enfin, d’une collaboration qu’il mendie depuis juillet. Il serait bien dans la manière de Laval d’offrir à cette collaboration, en don de joyeux avènement, un statut des Juifs d’emblée beaucoup plus nazi, et l’état de ses relations avec le maréchal, à cette époque, lui permet de l’influencer par-dessus la tête des autres ministres.

Il s’agit à présent d’éplucher la documentation pour essayer de savoir si, le 30 au soir ou le 1er au matin, Laval a monté l’escalier de l’hôtel du Parc vers les appartements du maréchal.

 



François Delpla

 

(détails et références dans un livre à paraître le 29 novembre : Hitler et Pétain)

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