Libres d'obéir, de Johann Chapoutot

L'ouvrage est utile, et le restera sans doute longtemps, pour prendre connaissance du recyclage des cadres nazis dans le "miracle économique" ouest-allemand. S'agissant de la période nazie, en revanche, il ne fait que poursuivre une glissade : à force d'éliminer Hitler ou, dans le meilleur des cas, de raboter considérablement son influence, Chapoutot devient carrément incompétent.

Ayant moi-même un livre à terminer (une biographie de Martin Bormann, la première signée d'un historien, tous mes devanciers étant des journalistes - cela donne une idée du travail et de l'enjeu), je n'étais intervenu, ici et ailleurs, qu'à partir des interviews de l'auteur et non d'une connaissance complète de son livre.

Une lacune à présent comblée.

L'ouvrage est utile, et le restera sans doute longtemps, pour prendre connaissance du recyclage des cadres nazis dans le "miracle économique" ouest-allemand. S'agissant de la période nazie, en revanche, il ne fait que poursuivre une glissade : à force d'éliminer Hitler ou, dans le meilleur des cas, de raboter considérablement son influence, Chapoutot devient carrément incompétent.

Trois erreurs de détail en témoignent : une confusion entre Franz Neumann (le politologue, auteur de Behemoth) et Friedrich Naumann (député libéral sous Guillaume II) , le diplomate Achenbach obstinément écrit Aschenbach, l'opération Euthanasie appelée T4 comme si cela avait été son nom de code, alors que cette appellation est apparue après la guerre... 

Surtout il étale, de chapitre en chapitre, une idée qui n'était qu'embryonnaire dans ses ouvrages antérieurs. Une idée paradoxale et pour cause, car elle est complètement fausse : les nazis seraient hostiles à l'Etat. Le pire, c'est qu'il en donne une explication presque vraie : les projets de conquête rendent les nazis pressés et c'est pour cela qu'ils multiplieraient les "agences" spécialisées (qui, selon JC, auraient vocation à remplacer entièrement l'Etat -et cela, c'est complètement faux).

En fait, cette précipitation a pour cause le besoin de Hitler de faire la guerre dès que l'Allemagne aura créé un différentiel de préparation avec ses adversaires, permettant d'espérer des victoires rapides dans des guerres courtes -une idée complètement absente du livre. C'est pour cela que Hitler ne conquiert pas l'Etat bille en tête et croix gammée en avant, mais l'investit par toutes sortes de biais : non seulement des agences (qui ne lui sont d'ailleurs pas nécessairement étrangères, témoin le "plan de quatre ans" de Göring qui est plutôt un regroupement interministériel de moyens mais dont JC fait l'exemple par excellence de ses "agences"), mais aussi des infiltrations dans les ministères eux-mêmes, individuelles (fonctionnaires nommés sous le contrôle de Hess et de Bormann) ou collectives (la police prise en main par les SS).

Johann Chapoutot reste sans doute un bon connaisseur de certains pans de l'idéologie et de la culture nazies, mais il n'a jamais étudié sérieusement les volets politique, diplomatique et militaire de l'aventure, et cela se voit de plus en plus.

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