Philippe Pétain à la Une !

La revue L'Histoire vient de mettre en ligne, dans le feu de la polémique ouverte en octobre par la publication d'un brouillon du statut des Juifs annoté par le maréchal, une interview d'Henry Rousso.

La revue L'Histoire vient de mettre en ligne, dans le feu de la polémique ouverte en octobre par la publication d'un brouillon du statut des Juifs annoté par le maréchal, une interview d'Henry Rousso. http://www.histoire.presse.fr/content/2_articles_alaune/article?id=12902.
Extraits (mes commentaires et remarques en gras) :

Philippe Pétain sous le feu des projecteurs
Par Henry Rousso
Philippe Pétain fait l’actualité ! Le Mémorial de Shoah a divulgué un avant-projet du Statut des Juifs de Vichy annoté de la main de Philippe Pétain. Et Arte diffuse le 24 novembre 2010 un documentaire de Paul Mauxel et Bertrand de Solliers consacré Philippe Pétain.

[En réponse à une question sur ce film, Rousso mentionne]
les réactions très ambivalentes que sa mémoire continue de susciter, notamment l’idée qu’il a été contraint par les circonstances ou qu’il aurait joué un « double jeu » avec les Allemands, ce qui est faux, ou encore que c’était une sorte de fasciste antisémite convaincu depuis l’avant-guerre, ce qui est tout aussi inexact.

Mise au point utile, et d'une utilité dépassant le sujet "Pétain" : notre époque est fertile en débats binaires sous-tendus, des deux côtés, par l'idéologie, alors que de tels affrontements ont alimenté d'innombrables charniers depuis 1914. Les historiens ont de ce point de vue un rôle civique à jouer, qui peut permettre de sauver -même si leurs porteurs n'en ont pas conscience- de nombreuses vies.

L’Histoire : Comment se fait-il que nous connaissions si mal Philippe Pétain ?
Henry Rousso : La connaissance historique existe et il y a eu plusieurs biographies relativement bien informées sur lui (...) même s’il y a de nouvelles archives (...) ou de nouveaux documents, comme le Statut des Juifs qu’il a vraisemblablement annoté de sa main et découvert il y a peu (...), qui permettront de compléter le tableau. Mais le personnage est toujours perçu à travers un filtre négatif ou positif. Soit on garde en tête le « vainqueur de Verdun » (...), soit on retient le chef de l’Etat français avec son cortège de renoncements, d’exclusions et de crimes. En outre, Pétain a toujours été vu comme l’envers symétrique de de Gaulle, ce qui me paraît une vision fausse pour la période antérieure à 1940.
Or Pétain a eu trois vies différentes. Il a été un officier supérieur ayant une pensée stratégique originale et ayant perçu la fin du modèle occidental de la guerre, mais dont la carrière est restée banale avant 1914. Il est devenu un chef militaire propulsé sur le devant de la scène dans le contexte de 1916 et des risques de désastre militaire, se transformant peu à peu dans les années 1920 et 1930 en figure héroïque d’une France qui se perçoit comme une grande puissance dominante malgré son refus d’envisager une nouvelle guerre – idée que Pétain défendra bec et ongles jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Enfin, il se mue littéralement en chef vénéré, adulé, adoré par des millions de Français non pour ses idées autoritaires voire totalitaires, non pour avoir fait de la France vaincue un partenaire essentiel du Reich en guerre, mais pour avoir arrêté un conflit dont les Français n’étaient pas prêts à supporter les conséquences après la débâcle et l’exode de juin 1940.
Quelques points de désaccord :

- il est exact que Pétain est assez mal connu, malgré les efforts de ses biographes. C'était un taiseux, détestant écrire, volontiers dissimulateur et calculateur, d'une grande réserve en matière politique. Ainsi ses positions pendant l'affaire Dreyfus sont-elles sans doutes à jamais inconnaissables. J'ai essayé de rassembler les informations disponibles sur ses sentiments envers les Juifs ici : http://www.delpla.org/article.php3?id_article=466 ;

- il faut être très prudent devant les positions prises par le maréchal à partir de l'armistice et se demander constamment si elles ne visent pas à amadouer les Allemands;

- le Pétain des années 30 n'est certes pas un foudre de guerre, mais il n'est pas non plus hostile par principe à une action militaire pour venir à bout de Hitler. Cela, c'est précisément ce qu'il déclare pendant l'Occupation dans le dessein évident, sinon unique, de complaire à l'occupant.
[A propos du documentaire diffusé par Arte le 24 novembre, auquel il a participé, Rousso explique qu'il s'agissait d']
échapper à une vision étroitement franco-centrée, pour ne pas dire chauvine et résistancialiste de l’histoire de l’Occupation qui est en train de revenir dans la production historiographique actuelle, sous prétexte de rendre hommage au souvenir de la résistance française- comme si la France avait été le seul pays à réagir contre le nazisme.

A franco-centré, franco-centré et demi ? Le point faible de nombreuses études sur Vichy, même récentes, est leur oubli de la guerre mondiale en cours et du fait qu'aucune grande puissance ne peut négliger ce qui se passe en France, d'où une grande certitude d'errer si on étudie la politique de ce "gouvernement" sous un angle uniquement hexagonal : cela vaut particulièrement lorsqu'on présente les mesures antisémites comme inspirées par les idées, non de Hitler, mais de Drumont ou d'autres publicistes français du XIXème siècle.

L’Histoire : Quel est aujourd’hui la mémoire de Philippe Pétain ?
Henry Rousso : C’est une question difficile. Autant il paraît acquis que Vichy appartient désormais à l’« enfer » de l’histoire de France, autant il est possible que Pétain puisse susciter des réactions moins négatives chez les plus vieux, ceux qui ont des souvenirs directs ou transmis de cette période – comme le montre le film mentionné plus haut. Pour les autres, il est probable que joue une forme d’assimilation entre la mémoire de Vichy et celle de Pétain, d’où la nécessité de montrer, d’une part, ce que le personnage a pu représenter avant 1940 et de rappeler à quel point il était presque unanimement respecté à droite comme à gauche, et, d’autre part, d’expliquer les raisons de son basculement et les raisons du culte dont il a été l’objet qui ne me paraît pas relever principalement d’une crise d’identité nationale, comme on l’a trop longtemps soutenu, mais d’un refus de subir la violence d’une guerre qu’il a décidé d’arrêter. Pétain à Vichy, c’est bien la conséquence du « lâche soulagement » dont a parlé Blum après Munich.
L’Histoire : Le Mémorial de la Shoah a publié un avant-projet du Statut des Juifs sans doute annoté de la main de Philippe Pétain. Que nous apprend ce document ?
Henry Rousso : Le 3 octobre dernier, soixante-dix ans jour pour jour après sa signature, le Mémorial de la Shoah rendait publique avec un peu de mise en scène la découverte d’un avant-projet annoté sans doute de la main de Pétain du premier Statut des Juifs.
Ce texte a soulevé à propos de Pétain deux questions récurrentes et distinctes : dans quelle mesure Pétain était-il lui-même profondément antisémite ? Et quel rôle a-t-il joué dans les lois antijuives de Vichy ? A la première question, je ne pense pas que ce document montre un antisémitisme plus prononcé qu’on ne le pensait, mais plutôt une volonté de diminuer les personnes préalablement exemptées par l’avant-projet- la véritable découverte à mon sens puisqu’on ne connaissait pas jusque-là ce texte. Pétain se comporte en chef de l’Etat soucieux d’appliquer « de manière juste et égalitaire » ce qu’il sait être une véritable infamie.

Curieux !
Les amendements de la main de Pétain constituent réellement une aggravation du statut, du moins les deux plus importants. Le premier dispose qu'on ne fera plus de distinction entre les familles juives devenues françaises avant 1860 et les autres (alors que le brouillon précédent en faisait une légère) et le second que les Juifs seront totalement exclus de l'enseignement, au lieu de ne l'être que des fonctions de direction. Les soucis égalitaires d'un vieil officier soucieux de partager équitablement la gamelle semblent ici moins explicatifs qu'une volonté de durcir le texte. Reste à expliquer celle-ci.

Je rappelle d'autre part que la date du 3 octobre, pour la "signature", du statut, n'est garantie que par une indication du Journal officiel de cet Etat dictatorial, et que les bribes connues sur l'élaboration du texte tendent plutôt à indiquer qu'il ne s'est rien passé ce jour-là. La seule certitude, qui devrait depuis toujours avoir guidé la datation de cette loi, sinon sous la plume des juristes, du moins sous celle des historiens, est la date de la publication du texte au JO, lui donnant force de loi, soit le 18 octobre 1940.


On a trouvé récemment d’autres documents montrant que Pétain a réagi contre les persécutions raciales et religieuses après la Nuit de Cristal, en novembre 1938, soit à peine deux ans avant la promulgation du Statut des Juifs. La défaite de juin 1940, la volonté de mettre en place une « Révolution nationale », la recherche des boucs émissaires de la débâcle entraîne Pétain à radicaliser se position, même s’il ne croît pas que les « Juifs » soient réellement seuls « responsables » de la défaite. Il accusera un ensemble de cibles : les politiciens du Front populaire, les instituteurs, les Francs-Maçons, etc. Autant de catégories qui seront pourchassées sous l’Occupation, mais avec des conséquences moindres que l’exclusion des Juifs par des lois françaises.
Quant à son implication dans la rédaction des lois antisémites, on savait qu’elle existait, on sait maintenant de quelle nature elle a été exactement.

Ce brouillon raturé, surgi seul de la nuit, ne nous apprend rien "exactement". Par exemple, on ignore tout des personnes qui entouraient ou non le maréchal lors de cet exercice, qui pourrait bien avoir été collectif, soit lors d'un conseil des ministres, soit dans le bureau du chef de l'Etat français.

D'aussi béantes lacunes handicapent notre connaissance des rapports franco-allemands pendant les semaines précédant la promulgation du statut : dans quelle mesure Abetz ou ses collaborateurs ont-ils émis des avis qui pourraient avoir guidé, ou suggéré, ces aménagements ? La question reste posée... et il y a de quoi s'en poser lorsqu'elle ne l'est pas !

Cela dit, il est vrai que Pétain a, d'après un autre document d'apparition récente (retrouvé par les auteurs du film en question), réagi sévèrement à la nuit de Cristal. Comme la quasi-totalité de l'opinion publique mondiale -et il se pourrait fort que Hitler ait calculé cet effet. Pour une discussion sur ce point, cf. http://www.passion-histoire.net/viewtopic.php?f=48&t=26149&p=351487#p351487

 

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