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Billet de blog 25 février 2015

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A bas l'antinazisme primaire !

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le livre de Johann Chapoutot La Loi du sang (Gallimard, octobre 2014), déjà chroniqué ici  et sur maintes autres pages de Mediapart, n'est pas visé par mon titre. En revanche, certains commentaires admiratifs le sont. On dirait que leurs auteurs, devant une recherche nouvelle, cherchent avant tout à conforter leurs préjugés. A vérifier que le nazisme était une abomination, et peu importe de quelle manière on le montre, juste ou non. 

Chapoutot produit, écrit Sven Ortoli , une "cartographie de l’univers mental du nazisme." Or c'est par là qu'il pèche. Car si carte il doit y avoir, c'est en trois dimensions  ! Et même en quatre, si au relief (c'est-à-dire à la hiérarchie, qui donne au Führer le pouvoir d'arbitrer toute querelle et de trancher toute contradiction) on ajoute la dimension temporelle (car tout bouge, y compris la presse, le cinéma, la science, le droit et la culture, sous ce régime agressif et pressé). Le nazisme n'est pas un système, pas une idéologie, il est un mouvement, il est UNE GUERRE... et ce livre le montre mais n'en tire pas toutes les conséquences.

Certes, on peut convenir avec Nicolas Patin (un autre historien du nazisme, lui aussi français et trentenaire) que

Face à l’horreur des crimes du IIIe Reich, un réflexe a dominé pendant de longues années dans le sens commun comme dans une partie de la littérature scientifique : rejeter le national-socialisme vers la déviance, la perversion ou l’irrationalité. Cela passait, pour les hiérarques du régime, par une peinture grotesque de leurs tares, une psychologisation tendancielle, qui se retrouve sous une forme populaire et réussie chez un Robert Merle  ou un Dino Buzzati , mais qui contribue à dépolitiser les parcours de ces hommes.

mais son tort est de mettre en regard le livre de Chapoutot et de le présenter comme un remède au mal qu'il dénonce.

Chapoutot en effet ne "repolitise" rien du tout. Pour l'excellente raison que dans le domaine dont il traite, celui de l'idéologie, il ne présente pas le nazisme comme une dictature. Encore moins aborde-t-il la manière de faire, très particulière, de cette dictature.

Aux exemples que j'ai donnés par ailleurs, j'ajouterai aujourd'hui ceux de Heidegger (que Chapoutot néglige étonnamment) et de Carl Schmitt (dont il traite, en revanche, à plusieurs reprises). Ces deux professeurs d'université, reconnus comme des maîtres respectivement en philosophie et en droit constitutionnel, adhèrent au parti nazi le même jour et d'un commun accord : le 1er mai 1933. Ils en restent membres jusqu'en 1945. Mais ils connaissent assez vite, sur le plan intellectuel, une certaine disgrâce. Heidegger semble s'éloigner de lui-même, faute d'avoir obtenu dans la réforme de l'université le rôle souhaité, tandis que Schmitt est blacklisté de la plus brutale façon : dans deux numéros de suite, l'hebdomadaire des SS le traite d'ami des Juifs, en décembre 1936. Or Schmitt venait d'organiser à Berlin, début octobre, un congrès antisémite tout à fait "dans la ligne" et d'en éditer les actes -que Chapoutot (p. 98) cite pour illustrer l'antisémitisme nazi.

Qu'est-ce à dire, sinon qu'à ses débuts le régime trouvait son intérêt à exhiber parmi ses soutiens des vedettes de la pensée, mais qu'assez vite il s'employa à les marginaliser ? Et ce au profit des SS, dont Chapoutot, après d'autres, souligne que les cadres étaient souvent titulaires de diplômes de haut niveau. Oui mais... ils étaient plus jeunes, plus malléables et souvent plus précocement nazis que leurs maîtres, et c'est bien cela qui comptait.  Ils avaient en fait suivi un double cursus, universitaire et militant. Ainsi, l'idéologie n'est ni statique, ni autonome. Et on observe en particulier, vers 1936, un virage qui accentue l'autorité du SD -un organe de la SS qui s'occupe à la fois de produire des idées et d'en pourchasser d'autres. Ce virage est inséparable de l'accélération de la marche à la guerre, dont il est l'un des plus sûrs symptômes.

Le livre de Chapoutot, tout à sa fièvre cartographique, écrase largement la dimension temporelle, et complètement la dimension hiérarchique des mécanismes qu'il étudie. Il ne montre pas assez que la production idéologique évoluait en fonction de la préparation de la guerre, puis de son déroulement, et ne semble pas comprendre qu'elle était, constamment, guidée d'en haut.

J'espère ne plus me heurter, dans cette discussion, à l'objection suivant laquelle "Hitler ne pouvait à lui tout seul tout diriger". Je viens de produire, après maintes études partielles, un gros livre sur le Troisième Reich qui détaille le fonctionnement, encore une fois très spécial, de cette dictature. Il reste d'ailleurs breaucoup à faire, non seulement pour "repolitiser le parcours" des héros romanesques de Merle ou de Buzzati, mais pour distinguer le nazisme du stalinisme qui, lui, prétendait avoir l'oeil à tout. Maître diviseur, Hitler n'avait nul besoin de tout superviser dans les détails. Les décisions importantes, et en particulier les décisions criminelles, lui étaient soumises systématiquement, et lui remontaient comme naturellement.

Il y avait bien de la folie dans ce système, mais un seul fou nécessaire, le chef. Les autres, et en particulier ses subordonnés immédiats, les Göring, les Himmler, les Goebbels, devaient au contraire être rationnels, pour traduire en actes ses lubies.

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PS.- Je reçois à l'instant le premier article qui, à ma connaissance, chronique ensemble le livre de Chapoutot et mon Histoire du Troisième Reich (Perrin, novembre 2014). Il est paru en Catalogne, et en catalan ! Son auteur (et traducteur) est un écrivain nommé Joan Daniel Bezsonof Montalat

Le retour des nazis

Face à la médiocrité des romans actuels, l'amoureux des livres peut se réfugier dans l'histoire. On a publié récemment deux livres importants en français pour comprendre le nazisme. Une histoire du Troisième Reich Francois Delpla et La Loi du sang. Penser et agir en nazi de Johann Chapoutot.

     François Delpla est le seul biographe français de Hitler. Les œuvres de ce spécialiste de la seconde guerre mondiale —et plus particulièrement de l'année 1940— témoignent d'un style brillant et d'une curiosité intellectuelle constante. Sa dernière étude est un Que sais-je? de luxe sur l'histoire du Troisième Reich. Delpla analyse le caractère de Hitler avec deux angles d'approche. Le Führer était un homme très intelligent, un diplomate hors pair, mais il était fou, possédé par un démon intérieur qui le faisait souvent agir contre ses propres intérêts. Delpla nous informe des dernières contributions de la recherche historique. Pour la première fois, j'ai lu une explication claire de la décision incompréhensible de Hitler à Dunkerque. Il ordonna aux Panzers de s'arrêter devant les plages de Dunkerque, permettant ainsi aux marines anglaise et française de rapatrier le corps expéditionnaire britannique. Sans ces troupes, Montgomery n'aurait pu chasser Rommel et l'Afrikakorps de l'Afrique du Nord.

Delpla démontre que pour les nazis l'exercice du pouvoir est avant tout une pratique, une politique avec des idées générales monstrueuses. Hitler et les dirigeants du Reich n'avaient pas lu Le mythe du XX siècle d'Alfred Rosenberg. Ils s'en moquaient ouvertement.

    Johann Chapoutot s'est spécialisé dans la Weltanschauung —la vision du monde des nazis— et a écrit une thèse remarquable sur les nazis et l'Antiquité. Son dernier livre se présente comme une réflexion, parfois aride, sur la pensée nazie. Il dépasse les préjugés habituels et montre que, malgré leur apparence délirante, ces théories contenaient une cohérence intellectuelle qui s'enracine dans une tradition germanique et romantique. Contrairement à François Delpla, très bon styliste, Johann Chapoutot apparaît souvent ennuyeux malgré la qualité de son travail. Peut-être se perd-il dans le labyrinthe conceptuel nazi et ne souligne-t-il pas assez cette évidence : sans Hitler il n'y a point de nazisme.

Je remarque un fait triste. A présent les historiens français écrivent peut-être mieux que les romanciers et n'ont pas relégué le style dans un débarras avec des outils surannés. 

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