Pierre Servent sur Rudolf Hess : quel fiasco !

une démonstration peu convaincante d'une thèse d'origine hitlérienne

En septembre 2019, Pierre Servent a signé le premier livre en français sur Rudolf Hess. Se présentant comme une biographie, il est au contraire centré sur un bref épisode, le vol du sujet vers l’Ecosse dans la soirée du 10 mai 1941. Il s’agit de démontrer que le plus ancien ami et complice de Hitler a, pour une fois, agi dans son dos, en voulant lui faire une agréable surprise. Le récit de sa vie antérieure comme celui de sa captivité postérieure sont censés étayer, d’une façon ou d’une autre, la démonstration.

Tout d’abord, leur complicité est fortement relativisée, au profit de l’attitude “dévote” qu’aurait manifestée le disciple dès la première rencontre. Ainsi, Servent omet deux épisodes où Hitler et Hess s’entendent comme larrons en foire :

-l’affaire du coffre scellé par la police lors d’une saisie en l’absence du chef au siège du NSDAP, habilement vidé dans la nuit par Hess et permettant d’humilier ladite police lorsque Hitler, de retour avec la clé, se défoule copieusement contre les pandores avant d’ouvrir la porte et de jouir de leur mine (un épisode raconté dans les Propos , le 5 février 1942, à un moment, pourtant, où Hitler manifeste par ailleurs, neuf mois après le vol, un mépris intact pour le fugitif).

-le piège tendu à Leni Riefenstahl pour éprouver sa discrétion en marge d’un congrès de Nuremberg  .

Ce Hess est bourré de problèmes psychologiques… comme les tenants de la thèse d’un vol entrepris à l’insu de Hitler n’ont cessé de l’affirmer… à partir de ce vol, mais jamais auparavant !

C’est à la fois un brave type et un faible complètement soumis à la volonté, et impuissant devant la brutalité, de son idole. En sorte que la question de savoir si, resté en Allemagne, il se serait opposé à la Shoah, comme le prétendait son épouse Ilse, resterait "ouverte”.

Le livre se prévaut, sans excès de modestie, de faire, contre les mythes et les fake news, usage d’ “une dose énorme de bon sens” (p. 419).

Chose curieuse, l’auteur pourfend au passage quelques mythes en s’appuyant sur des travaux récents, par exemple l’idée que Hess aurait co-écrit Mein Kampf, ou encore la loyauté envers Churchill de Halifax, ici campé comme un intrigant anti-churchillien dans la foulée du film (et du livre) Darkest Hour. Mais il a l’actualisation sélective !

On reproche parfois à ceux qui accordent une certaine force explicative à la personnalité de Hitler de faire une “histoire psychologisante”. Que dire alors de celle-là !

A présent, il reste un an pour que le 80ème anniversaire du vol de Hess mette en pleine lumière

  • les talents de comédiens des deux hommes;
  • la constance du triple choix de Hitler envers les autres puissances européennes (écrasement militaire de la France, colonisation du territoire soviétique, pacte raciste avec la Grande-Bretagne);
  • le réalisme, mâtiné de providentialisme, de Hitler, qui sait fort bien que l’opération Barbarossa est mortellement risquée et sacrifie son bras droit, dans une opération plus risquée encore, pour tenter à toute force d’éviter une guerre sur deux fronts;
  • le rôle fondamental de Churchill pour faire échouer cette manoeuvre et pour l’obliger à prendre ce risque;
  • le ressort profond de l’obéissance des Allemands à ce régime, combinant patriotisme et résignation;
  • la nécessité scientifique absolue de lire les déclarations nazies en traquant les manipulations, les doubles sens et les doubles-fonds.

 

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