Le dernier livre de Pierre-André Taguieff

Hitler, les Protocoles des Sages de Sion et Mein Kampf 

(Presses universitaires de France, août 2020)

 

Un petit ouvrage dense, que l’éditeur n’a peu t-être pas conçu comme une réparation de sa miteuse (et mytheuse) plaquette de 2018 intitulée Hitler, mais qui peut en tenir lieu.

Contrairement en effet à “la biographie qui vous fera oublier Hitler” (une formule de l’attachée de presse des PUF que les deux auteurs avaient plébiscitée et répercutée), cette étude place résolument le dictateur allemand à la tête de son régime et au coeur de son idéologie.

Florilège :


“C’est à la fois en stratège cynique et en fanatique que Hitler s’est engagé dans l’antisémitisme comme propagande et comme politique.” (p. 21)

“Cet hyper-volontarisme est ce qui caractérise le style politique hitlérien. Mais le guide inspiré suppose qu’il y a quelque chose comme une harmonie préétablie entre sa volonté et la Providence (Vorsehung), ce qui implique que ses décisions et ses actes lui sont dictés, en dernière analyse, par cette dernière.” (p. 134)

“Ce qui caractérisait Hitler, c’était un mélange de franchise et de dissimulation.” (p. 140)

“Hitler croyait à ses mythes antijuifs, qui orientaient plus ou moins fortement sa politique selon les circonstances, auxquelles il savait cependant s’adapter. Il était à la fois un croyant et un stratège. ” (p. 148)

“La trajectoire de Hitler suffit à prouver qu’un fanatique caricatural peut se doubler d’un manipulateur avisé.” (p. 149)

“L’idéocratie nazie était une monocratie hitlérienne ou, si l’on préfère, une dictature hitlérocentrée. Ce modèle d’intelligibilité paraît plus conforme aux faits que ceux qui présentent le Führer comme un “dictateur faible” dans un système polyarchique ou un régime polycratique voués à un fonctionnement et une évolution chaotiques. (p. 150)

“C’est le paradigme utilitariste, sous ses multiples variantes (marxistes, fonctionnalistes, etc.) qu’il faut désormais remiser au placard des accessoires inutiles et des outils défectueux.” (p. 152)

“La singularité de la pensée hitlérienne doit être reconnue pour être comprise.” (p. 156)

Une fois souligné le mérite de ces formulations qui rompent clairement avec une pensée encore dominante en soulignant le rôle de quelques pionniers (Jäckel et Herf notamment), la limite du livre me semble résider

 

  • en un détachement incomplet de la tradition, par exemple dans la mise sur le même plan, parfois, de Hitler et de ses lieutenants, comme dans cette phrase de la p. 158 : ” Hitler et les hauts dignitaires nazis (Himmler, Goebbels, Göring, Rosenberg, etc.) croyaient aux énoncés et aux récits antijuifs qu’ils exploitaient en démagogues.” Outre le fait que l’antisémitisme de Göring n’a rien d’évident, pour les trois autres dirigeants cités la question se pose d’une influence hitlérienne non seulement au départ, lors de leur adhésion à l’antisémitisme nazi, mais tout au long de leur parcours, pour réactiver leur foi, ou stimuler leur zèle lors de telle ou telle aggravation de la persécution.
  • en une prise en compte insuffisante des aspects de l’entreprise autres que le racisme. Le mot “France”, par exemple, ne figure pas, donc la part, dans le projet hitlérien, de la réduction drastique de la place de ce pays sur l’échiquier européen n’est pas mentionnée, pas plus que le traitement de faveur réservé à la Grande-Bretagne, alors qu’il est largement question des projets orientaux de conquête. Il semble au contraire par moments que l’auteur, bien qu’il critique sévèrement Hermann Rauschning, soit mal détaché de son idée, partagée par beaucoup d’autres, que l’expansion nazie ne se fixait pas de bornes précises, alors qu’il s’agissait d’un projet de partage “aryen” du monde avec les Anglo-Saxons. Un projet mis en échec de justesse par Churchill -lequel n’est pas non plus nommé.

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