J'ai lu récemment le Jan Karski de Yannick Haenel et pris en marche la polémique. Il n'est pas tout à fait vrai que la critique, sur ce livre sorti en septembre, ait été unanime (un couac bienvenu fut émis par Marc Riglet dans Lire notamment), mais à coup sûr elle a été indûment indulgente.

Depuis quelques jours, Haenel reçoit enfin les reproches qu'il mérite et s'en défend bien mal, en prétendant que le romancier peut faire ce qu'il veut avec les sujets historiques. Là n'est pas la question. Elle est 1) dans l'affirmation d'une thèse, et la fausseté de celle-ci; 2) dans le fait que cette thèse, loin de ressortir à la création artistique, est un lieu commun de l'heure.

Haenel prétend faire parler en toute liberté un silence de Karski. Or ce silence il l'invente, ou au moins l'élargit, exponentiellement. Ainsi, sur son entretien de 1943 avec Roosevelt, Karski se serait auto-censuré pour des raisons d'opportunité politique. Puisque les Juifs étaient morts et que l'Amérique, en revanche, pouvait encore être utile aux Polonais, il se serait résigné à masquer, dans son livre de 1944, le fait qu'il avait en vain supplié d'agir immédiatement pour arrêter le massacre un Roosevelt gêné et inattentif. Or cet entretien est connu par d'autres documents, où apparaît notamment un Roosevelt demandeur de l'entretien et posant force questions, sur les Juifs et le reste. Car il y avait un reste, majoritaire et c'est bien normal, Karski représentant là non les Juifs mais la Pologne, en compagnie de son ambassadeur.

Si j'interviens ainsi, c'est que j'entends beaucoup dire que Haenel ne serait critiqué ces jours-ci que par deux "gardiens du temple", Claude Lanzmann et Annette Wieviorka. Ce sont plutôt, d'après moi, deux hirondelles, et les historiens alertés ne vont pas manquer de les rejoindre en une harmonieuse escadrille. A tout le moins, peu vont faire chorus pour prétendre que le livre rapide de David Wyman sur L'Abandon des Juifs (1984) représente le dernier mot de la science, et reprendre l'idée du Karski sauce Haenel que la Shoah est un crime non pas contre, mais de l'humanité.

 

 

 

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