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Billet de blog 29 nov. 2022

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Olivier Mannoni raconte la réédition française de Mein Kampf

UN PETIT LIVRE SUR UN GROS

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Olivier Mannoni traduit en connaissance de cause, et non pas seulement en utilisant ses compétences linguistiques : l'inventaire de ses lectures sur le nazisme en témoigne. Puissent tous les éditeurs en prendre de la graine, car, trop souvent, les traductions de livres ayant trait à l'histoire pèchent par une méconnaissance de cette discipline.

Les auteurs de la réédition en français de Mein Kampf parue en 2021 chez Fayard ayant été jusqu'ici avares de commentaires, voici le premier récit détaillé de cette entreprise, du point de vue du seul traducteur, hélas.

Il avait d'abord travaillé seul, pendant deux ans, en fonction des règles habituelles, consistant notamment à gommer certaines maladresses de l'original pour rendre le propos plus accessible au lecteur dans le nouvel idiome. L'équipe d'historiens mise en place en 2015 lui a demandé de revoir sa copie et il a accepté de fort bonne grâce : il s'agissait au contraire de transcrire, si on peut dire, à l'identique tous les défauts de l'original. Il fallait, selon une formule de Florence Aubenas en reportage chez Mannoni pour le Monde en 2016, "re-hitlériser Mein Kampf".

Un parti pris en cohérence avec un autre : l'habillage du texte par une myriade de notes destinée à en désamorcer le charme auprès des lecteurs susceptibles de se laisser tenter. Pour Mannoni c'est d'ailleurs un principe : il refuse toute traduction de texte nazi qui ne s'accompagnerait pas d'un ample appareil critique, confié à un historien. Cependant, il est un peu léger de justifier ce point de vue (p. 52) par un texte de Robert Faurisson vitupérant l'édition française du journal de Rosenberg (dont la traduction avait été assurée par Mannoni) comme l'oeuvre d'"une équipe de gâte-sauce" soucieuse de dénaturer le texte original. Le célèbre négationniste ajoutait qu'il risquait d'en aller de même dans la réédition annoncée de Mein Kampf et Mannoni écrit qu'il "ne croyait pas si bien dire". Sans doute, mais ici ce défaut est poussé à l'extrême et les notes sont souvent superflues quand elles ne sont pas carrément incongrues. Car trop d'entre elles semblent avoir pour seule finalité de rapprocher ce que dit Hitler des écrits d’autres personnes, en supposant, sans excès de démonstrations, qu’il s’en est inspiré. Au détriment d'une réflexion sur la cohérence et les contradictions de son propre système. Et sur le mécanisme même de ces emprunts qui résultaient bien souvent, non d’une pure et simple absorption mais d’une sélection, par Hitler, de ce qui confortait ou précisait une idée préexistante.

Ce qui frappe ici, au contraire, c'est la quasi-absence d'une réflexion sur la doctrine nazie, au profit d'une condamnation sommaire et jamais développée. Du moins s'agissant d'Hitler, car en définitive des critiques plus précises sont assénées à trois de ses lieutenants, Goebbels, Rosenberg et Himmler.

Le propos n'est pas toujours cohérent, comme si l'auteur faisait état d'une pensée évolutive au long des huit années de son travail. Ainsi Jean-Luc Mélenchon est critiqué pour sa célèbre prise de position contre la réédition de Mein Kampf, en 2015 ("nous avons déjà Le Pen !"), dans des termes propres à éclabousser tout son mouvement, mais son camarade Alexis Corbière est mentionné avec une bienveillance croissante. Inversement, un autre adversaire de l'entreprise, l'historien Johann Chapoutot, est considéré p. 48 comme un critique constructif, tandis que, p. 90, sa propension à considérer que Mein Kampf n'est "pas central" est accueillie avec le scepticisme que mérite une erreur aussi flagrante. On peut également s'étonner de voir citer favorablement un propos de 2015 de Christian Ingrao, qui fait du nazisme le simple révélateur d'une crise et non le variant, pourrait-on dire aujourd'hui, qui l'a rendue infiniment mortelle.

L'une des principales carences de la réédition porte sur la politique extérieure : la mise au point, surtout dans le tome 2 (1926), d'une orientation qui va s'avérer constante (destruction de la puissance française, recherche obstinée d'une alliance avec la Grande-Bretagne et conquêtes démesurées en Europe de l'Est) est à peine soulignée dans les introductions et les notes, et Mannoni pour sa part n'en souffle mot, pas plus qu'il ne mentionne -mais la réédition non plus- celui dont l'arrivée au pouvoirin extremis a fait avorter ce plan, Winston Churchill. En lieu et place, Mannoni recycle une vieille illusion, fondée précisément sur la méconnaissance de Mein Kampf, selon laquelle Hitler visait la domination du monde (p. 87).

Lorsque, p. 77, l'auteur aborde le texte lui-même après avoir disséqué ceux des épigones, il fait d'utiles remarques sur son style mais les entremêle parfois de condamnations d'ordre intellectuel, au lieu de distinguer les deux plans. On finit par ne plus comprendre comment une idéologie aussi mal pensée que mal présentée a pu faire autant de dégâts. Heureusement, des comparaisons pertinentes, d'un point de vue stylistique avec Donald Trump et d'un point de vue intellectuel avec Alain de Benoist ou le complotisme d'aujourd'hui (mais elles passent sous silence les défauts fréquemment identiques de leurs adversaires), permettent, dans les dernières pages, de comprendre la force d'entraînement de Mein Kampf : contrairement aux agités d'alors et de maintenant, dépassés par les enjeux de l'heure, l'auteur sait ce qu'il veut et où il va.

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