Opinion d'un Français d'origine africaine sur la "Lutte contre les discriminations"

Réclamer une égalité de traitement pour notre communauté est une chimère car une grande partie de nos concitoyens n'a aucun intérêt à changer le statuquo. Nous devons nous concentrer sur notre émancipation économique permettant ainsi de changer la République par le haut. Au préalable, nous devons renouer avec notre heritage africain et affirmer notre volonté de puissance en tant que communauté.

Retrouvons notre volonté de puissance collective pour sortir d’une citoyenneté de seconde classe

 

L’actualité de ces dernières semaines a été dominée par les faits de violences policières extrêmes dont sont victimes les personnes d’origines africaines aux Etats-Unis et en France. La plupart des médias – jusque-là restés discrets sur le sujet – redécouvrent cet état de fait auquel nous – hommes et femmes européens ou américains d’origine africaine - avons toujours été confronté : un mauvais traitement policier généralement commis en toute impunité et allant de l'humiliation des contrôles d’identité du quotidien jusqu’à la mise à mort. Aujourd’hui – grâce aux réseaux sociaux et à la circulation quasi-instantanée de l’information – ces violences à caractère systématique sont rendues visibles à tous, créant de l'actualité sensationnelle et suscitant au sein du public de l’incompréhension, de l’effroi ou de l’indifférence. Alors que par le passé, la violence policière à notre égard se déroulait dans l’indifférence générale, il semblerait aujourd’hui qu'une part importante de la population des pays concernés (France, Etats-Unis, Grande Bretagne ...) fasse preuve de solidarité avec nous sur le sujet et se joigne à notre communauté pour dénoncer cet état de fait. Il faut le souligner et remercier ces personnes pour leur compréhension, leur empathie et leur solidarité dans l’action. Il serait intéressant que nous comprenions les raisons de ce changement d’attitude mais nous devons en tout état de cause nous en féliciter et le faire perdurer.

 

Le débat sur les violences policières dont sont victimes de façon disproportionnée les hommes et femmes d’origine africaine aux Etats-Unis, en France et ailleurs a évolué vers un débat sur les discriminations générales vécues par notre communauté dans les pays desquels nous sommes pourtant citoyens. A chaque étape de notre vie, nous avons dû et devons encore souffrir de discrimination à l’embauche, à l’accès au logement, aux promotions dans l’entreprise, à l’accès aux lieux de divertissement…. Souvent, nous sommes amenés à devoir nous excuser d’être d’origine africaine. Souvent, nous sommes ou avons été amenés à devoir renier une partie de nous pour pouvoir donner l’illusion d’être comme les autres (en mettant en avant notre statut social, notre accent bien français, nos études etc.). Au final, nous avons été et sommes obligés d’effacer notre part africaine contre l’espoir d’être enfin acceptés. Trop souvent nous avons été habitués dès la cour d'école à entendre que nos cheveux sont trop crépus, nos lèvres trop grosses, nos nez trop larges, notre peau trop foncée, notre allure supposée trop agressive, notre accent trop marqué, nos manières trop rustres, notre odeur supposée trop forte, notre intelligence supposée trop faible et nos exploits physiques supposés trop forts. Trop souvent nous avons éprouvé dans ces situations de la colère, de l'incompréhension ou de la tristesse. Parfois nous avons dû nous défendre mais avons appris très tôt le sens du mot injustice en découvrant que nous étions toujours finalement traités en coupable, en parfait écho aux situations de confrontation policières plus tard lors de notre vie d'adulte. Très souvent nous nous retrouvions seuls face à un groupe hostile revêtant ou non un uniforme.  

 

Nous avons été et sommes confrontés à ces agressions du quotidien de façon directe ou via des formes supposées (par notre interlocuteur) plus subtiles. Rien ne nous aura été épargné et chacun d’entre nous aura entendu dans sa vie une très longue liste d’âneries prononcée plus ou moins agressivement. Que ces remarques aient été prononcées par méchanceté ou par naïveté, leur origine est la même : la certitude de notre interlocuteur ou interlocutrice (de manière consciente ou inconsciente) d’une certaine forme de supériorité sur nous, donc un racisme idéologique ancré depuis des siècles dans le cerveau d’une partie de nos concitoyens et peut être de nos institutions. Ce qui nous amène à la question de savoir de quels concitoyens et de quelles institutions s’agit-il exactement ? Les textes et statuts des institutions de la République Française étant aujourd‘hui juridiquement égalitaires, il ne peut s'agir d'un racisme institutionnel au sens rigoureux du terme. Le problème ne peut donc venir que du choix que font certains de nos concitoyens de ne pas respecter l’esprit ou la lettre des textes encadrant le fonctionnement des institutions et de la société civile en France lorsqu’il s’agit de notre communauté. Compte tenu de l’étendue massive des discriminations auxquelles nous faisons face à chaque étape de notre vie, il est irréaliste de penser qu’il s’agit uniquement d’une minorité de nos concitoyens. Sauf à imaginer que cette minorité raciste exerce une influence disproportionnée sur le fonctionnement de la société civile et de ses institutions, nous devons donc conclure que nous faisons face à un mal gangrenant une majorité de nos concitoyens.     

 

Notons par ailleurs le rôle particulier de la télévision, de la radio et du cinéma en France agissant comme caisse de résonance auprès des Français. Il a toujours été évident pour chacun d’entre nous que l’image de notre communauté de Français d’origine africaine généralement véhiculée par ces médias est détestable. Il existe un biais évident dans le choix des membres de notre communauté qui apparaissent sur les plateaux. Très souvent, ce sont des choix confortant les clichés déjà existant chez nos concitoyens (rappeurs vulgaires, sportifs interrogés sur des sujets sociaux et politiques etc. …). Il est rare que des intellectuels, scientifiques ou entrepreneurs de notre communauté, pourtant nombreux, soient invités. La question se pose d’autant plus que ces médias ne manquent pas d’ « experts », « philosophes » et «polémistes » de tous poils qui pullulent sur les plateaux et dont les analyses sont au mieux médiocres et au pire grossièrement idéologiques. La plupart des chaines de télévisions et de radio détournent le concept de « diversité » dans les médias en mettant en scène les membres de notre communauté les plus désarmés intellectuellement. Quelque part dans le mécanisme de décisions au sein de ces organisations, un certain nombre de nos concitoyens disposant d’une influence choisissent – sciemment ou inconsciemment - de mettre en œuvre ce biais systématique.   

  

Les discriminations du quotidien nous touchent quel que soit notre niveau social mais à des degrés différents, je le concède. Elles sont donc bien motivées par un critère racial (et aggravées par le facteur social, un ouvrier d’origine africaine souffrant plus qu’un cadre). De manière tout à fait symétrique, le racisme semble aussi atteindre l’esprit de certains de nos concitoyens quel que soit leur niveau social. Il n’est cependant pas évident d’établir un lien entre l’intensité du racisme d’un individu et son niveau social ou degré d’éducation. 

 

Notons également que le racisme ou les discriminations dont nous sommes les victimes gangrènent des populations pratiquant la plupart des religions (et en tous les cas certainement les trois religions monothéistes). Ces religions se sont historiquement très bien accommodées de la mise en esclavage ou de l'exploitation d'africains et ne nous offrent donc au mieux aucune protection et au pire une participation active à notre subjugation. Nous serions bien inspirés d’en tirer les conclusions quant à nos choix religieux. Soyons clair là aussi, il ne s’agit nullement d’une critique des religions (dont le rôle a toujours été de simplement assurer la cohésion spirituelle d'une population en vue de sa reproduction et de sa survie) mais d’un simple constat de la réalité historique et actuelle à laquelle fait face notre communauté.

 

En France, l'ironie particulière de la situation est la non-reconnaissance des races mais une reconnaissance de l’existence du racisme (au travers de la promotion d'associations supposées « lutter contre le racisme »). Cette contradiction apparente entre la revendication d’un héritage philosophique dit « des lumières » et la réalité bien sombre dans laquelle nous - Français d’origine africaine - nous débattons tous les jours, nous tient en otage et nous empêchera toujours d’avoir un vrai débat avec nos concitoyens français sur le sujet. Naturellement cette contradiction sert objectivement les partisans du statuquo en conservant notre communauté empêtrée dans un problème qui – tel que posé - ne comporte pas de véritable issue. Aux Etats-Unis, le problème est posé de manière différente (l’héritage chrétien remplaçant celui des lumières) mais comporte le même piège : en répétant ad nausée que « tous les hommes sont des créatures de Dieu et doivent être traiter de manière égale » la population blanche chrétienne se dédouane de toute responsabilité dans le traitement brutal de nos cousins éloignés afro américains.

 

Pour tenter d’échapper à ce piège, nous devons reprendre le contrôle des termes du problème auquel nous seuls sommes confrontés. Cela passe d’abord par un travail préalable spirituel et philosophique fondamental à faire au sein de notre communauté. Nous devons redécouvrir et affirmer notre volonté de puissance en tant que communauté d’hommes et de femmes européens et américains d’origine africaine. Nous ne pourrons en effet jamais affronter le monde si nous ne savons pas qui nous sommes et ne nous réapproprions pas les mythes, les religions, les idoles (divines ou humaines) qui étaient les nôtres avant que notre glorieuse histoire ne soit brutalement interrompue. L’esclavage, la colonisation, notre utilisation comme chair à canon dans deux guerres mondiales, notre utilisation comme main d’œuvre corvéable à merci lors des périodes de reconstruction, puis enfin notre citoyenneté de seconde zone actuelle dans la plupart des pays où nous vivons a formé notre histoire de ces derniers siècles. Avant ce temps de barbarie et de massacre physique et mental systématique dont l’intensité est unique dans l’histoire de l’humanité, nous avions une Histoire et avions connu une prospérité spirituelle, intellectuelle, scientifique et économique. Du royaume de Kousa, à l'Empire du Mali en passant par les Nok, le Pays de Point ou l'Egypte pharaonique, autant d’exemples du patrimoine culturel et historique africain existent et restent méconnus par notre communauté et nos enfants en particulier. Aussi, dans notre histoire contemporaine française, européenne et américaine, un très grand nombre de personnes d’origine africaine ont continué à briller par leurs contributions aux sciences, à la littérature, à la recherche, à la philosophie y compris pendant les périodes de répression les plus sombres. Enfin, sur le plan spirituel, nous avions aussi des religions avec lesquelles nous étions en harmonie avant notre conversion (parfois forcée) aux religions monothéistes actuelles. Il ne s’agit évidemment pas ici de prêcher pour un retour nostalgique au passé lointain mais de faire savoir ànos enfants que leur part africaine leur fournit un héritage riche et ancien dont ils doivent tirer fierté et inspiration. La culture n’étant pas un jeu àsomme nulle, redécouvrir son héritage culturel africain ne se fait pas au détriment ou en opposition à l’Histoire riche des pays desquels nous sommes citoyens. Bien au contraire, c’est en assumant pleinement notre double héritage culturel que nous serons mieux à même d’occuper un rôle citoyen de premier plan en France qui nous a jusqu’alors été refusé. Nous n’avons pas à renier notre héritage africain pour nous sentir pleinement français, européen ou pleinement américains. Notre histoire est une continuité et il est évident que les personnes qui nous demandent d’en discontinuer une partie ou de « choisir » cherchent à nous piéger perpétuellement dans une citoyenneté de seconde zone car nous ne donnerons jamais assez de gages d'intégration culturelle à leur œil. Tels des hamsters tournant dans notre roue, nous nous épuiserons à essayer de devenir conforme à une image qui nous est imposée et ne sert pas nos intérêts.           

 

C’est donc en affirmant notre volonté de puissance en tant que communauté que nous pourrons réaliser que les discriminations et les brutalités dont nous faisons l’objet ne sont pas une fatalité et n’ont aucune chance de disparaitre si nous persistons à demander à la partie de nos concitoyens nous oppressant de nous épargner. Nous devons faire évoluer notre lutte pour l’égalité réelle des droits et des opportunités en arrêtant de simplement vouloir traiter les conséquences de ces discriminations et en nous attaquant à leur cause profonde. 

 

Traiter uniquement des conséquences du racisme contre notre communauté gangrenant le cerveau d'une partie de nos concitoyens (ce que l’on appelle pudiquement la “lutte contre les discriminations”), est malheureusement voué à l’échec. Un simple regard aux dimensions dans le temps et dans l’espace de la bête que nous devons abattre devrait suffire à nous en convaincre. La domination et subjugation de notre communauté s’étendent sur des siècles dans le temps (l'esclavage ayant commencé au XVIe siècle) et dans toutes les régions ou nous vivons (Amérique, Europe, Asie, Afrique du Nord, Proche et Moyen Orient). Manifester dans les rues est utile pour créer une prise de conscience momentanée mais ne nous fera pas réussir à avoir un meilleur traitement. Lorsque l’émotion générale sera retombée et que les médias tourneront leur attention ailleurs (on le pressent déjà), nous nous retrouverons encore une fois seuls face à notre frustration et à notre échec. Encore une fois, nous aurons espéré pour rien.  

 

Une grande naïveté se cache derrière le fait de penser que notre lutte doit être celle de réclamer une égalité de citoyenneté. A qui exactement la demande -t-on ? A ces mêmes concitoyens qui nous discriminent ? Espère-t-on qu’ils reviennent gracieusement, par pitié ou par principe moral, sur le statuquo dont ils bénéficient actuellement ? Et s’ils ne le font pas, qu’ont-ils à craindre ? Qu’avons-nous comme levier réel dans cette lutte ? Là encore, soyons sérieux et ne posons pas le problème en des termes qui ne nous permettent pas d’en contrôler la solution. Si tant est-il que nous arrivions à convaincre le pouvoir politique de légiférer en notre faveur, pensons-nous vraiment que des lois vont faire cesser les discriminations ? Et si oui, combien de lois faudra-t-il ? Encore une fois, soyons sérieux, on ne peut faire des lois qui obligent nos concitoyens à nous considérer réellement comme leur égal. Ne nous laissons pas piéger par un combat en trompe l’œil.

 

Ne laissons pas non plus l’émotion dicter l’orientation à donner à notre combat. Retenons les leçons de notre histoire en Europe, en Amérique, au Proche et au Moyen Orient et évitons un certain nombre d’autres pièges. Soyons vigilant à ne pas voir notre lutte pour l’égalité réelle de citoyenneté s’associer à certaines revendications que l’on entend ici ou là et qui allient encore une fois naïveté et danger pour notre communauté. Aux Etats-Unis par exemple, pense-t-on un seul instant sérieusement que la police américaine va être démantelée. Ces revendications sont dangereuses car elles créent l’impression auprès de nos concitoyens que soutenir la lutte contre le racisme dont nous sommes victimes va de pair avec le démantèlement de la police. De la même façon, la mémoire de victimes de brutalité policière ne doit pas laisser la place à l'idolâtrie mal placée. Les vies de George Floyd et d'Adama Traore ne sont pas des exemples pour nos enfants (soyons clair, cela ne justifie absolument en rien leur assassinat brutal aux mains de la police). Ne tombons pas dans cet autre piège consistant à associer la délinquance avec la lutte pour l'émancipation de notre communauté. Méfions-nous des raccourcis médiatiques et restons maitres de la définition, du sens et des symboles de notre lutte. Vous noterez que nos concitoyens les plus opposés à notre émancipation ont vite compris l'intérêt qu'ils pouvaient tirer de mettre en avant le passé délinquant de George et d'Adama. Nous devons être d'autant plus sur nos gardes que ces concitoyens semblent étrangement bénéficier d'un accès illimité aux médias pour prêcher (de façon grossière) leur haine de notre communauté. Nous ne bénéficions aujourd‘hui d’aucun relais sérieux dans les médias et ce combat est donc inégal et perdu d’avance.    

 

Ce n’est qu’en traitant les causes du racisme ancré chez nos concitoyens que nous pouvons espérer réussir notre combat. Pour quelles raisons les personnes d’origine africaine ne sont-elles pas respectées et sont discriminées partout dans le monde ? Pour quelles raisons sommes-nous souvent relégués à un statut de citoyen de seconde zone ? La réponse, mes chers amis, est que c’est parce que nous sommes collectivement économiquement pauvres et dénués de toute influence sur les institutions des pays desquels nous sommes citoyens.

 

C’est parce que nous appartenons souvent à la frange la plus pauvre des pays dont nous sommes citoyens que nous sommes discriminés. J’entends déjà les cris d’orfraie des membres de notre communauté appartenant aux classes sociales privilégiées dire qu’eux aussi sont ou ont été victimes du racisme. Je le sais, vous avez raison (je l’évoque plus haut) mais vous n’êtes pas suffisamment nombreux pour changer la façon dont toute notre communauté est traitée. Vous devez être plus nombreux et une responsabilité particulière pèse sur vous pour aider les membres de notre communauté les plus démunis en termes d’éducation et de pouvoir économique.  

 

La raison pour laquelle notre communauté est maltraitée ainsi par la police est la même que celle pour laquelle nous avons été et sommes mal traités dans notre vie quotidienne. La police ayant une quasi-exclusivité légale sur l’usage de la force, elle nous maltraite donc de façon plus spectaculaire allant jusqu’à nous tuer. Mais c’est l’unique spécificité des brutalités policières (elle est de taille je le concède). La réalité est qu’elles vont de pair avec la longue liste des brutalités non physiques dont nous souffrons : accès au logement, à l’embauche, aux lieux de divertissements nocturnes, aux promotions en entreprise etc…. Humiliation ultime, la télévision et la radio étant le miroir de la société dans laquelle nous vivons, des individus y sont invités et autorisés à nous insulter. Nous ne sommes pas respectés mes chers amis car nous ne sommes pas craints.  Ne disposant collectivement d’aucune influence politique ou économique, nous sommes une proie facile dont le mauvais traitement ne souffre d’aucune conséquence.  

 

De quelle crainte parle-t-on ? Il s'agit de dissuasion par peur des conséquences économiques et politiques. C’est avec une grande habileté que certains de nos concitoyens ont choisi de nous dépeindre comme des personnes agressives et à craindre physiquement dans le quotidien alors que – grande ironie – notre histoire des derniers siècles n’est faite que de violence et de barbarie inouïes subies avec grande abnégation. Cette technique d’inversion accusatoire est un tour de magie grossier mais efficace. Cette prophétie auto-réalisatrice repose sur un mécanisme alliant la crédulité d’une partie de nos concitoyens - qui choisissent ne nous voir uniquement au travers de la petite délinquance du quotidien - et une image forgée au cours des siècles - relayée par une industrie de la télévision et du cinémas activement complices - de l’homme africain sauvage, implantée dans l’inconscient de beaucoup. Là encore, il ne me semble pas judicieux de penser que le mal fait à l’inconscient de nos concitoyens puisse être réparé par une, deux ou cent lois.  Là encore, le combat est inégal et perdu d’avance.

 

Le cercle vicieux auquel est confronté notre communauté est dangereux. La pauvreté de la majorité d’entre nous en fait des proies faciles pour la petite délinquance dont se délectent avec gourmandise certains acteurs médiatiques et politiques affirmant ou insinuant (sans contradicteur sérieux) que nous sommes sur-représentés dans la délinquance et que par la même ceci expliquerait les discriminations dont nous faisons l’objet. La-encore il s’agit d’un tour de passe-passe grossier car c’est la petite délinquance qui est la plus visible pour nos concitoyens. Nous savons bien qu’en réalité elle est la plus insignifiante des types de criminalité auxquels font face des pays comme la France : crime organisé, crimes financiers, délinquance sexuelle, pédophilie et autres sont autant de crimes graves (voire très graves) mais beaucoup moins visibles au quotidien et qui sont très loin de comporter une sur-représentation d’hommes d’origine africaine. Cependant, sans l’influence politique et médiatique que nous donnerait une puissance économique collective, il nous est impossible de rendre compte de cette vérité auprès de nos concitoyens.

 

La réponse au sens à donner à notre lutte pour une égalité réelle en citoyenneté est à trouver en nous-mêmes. Nous serons respectés aussitôt que nous serons - en tant que communauté – pleinement citoyens (c’est-à-dire économiquement et politiquement pertinents).  Seule une puissance économique et politique collective permettra de nous donner les moyens de notre épanouissement au sein des pays desquels nous sommes citoyens (France, Etats-Unis en particulier). Investissons notre énergie dans l’éducation de nos enfants, le commerce, la création d’entreprise etc... Prenons connaissance de notre Histoire vieille de plusieurs millénaires et transmettons ce savoir à nos enfants. Notre Histoire n’a pas commencé sur un bateau d’esclaves. Loin de là, elle l’une des plus longues et des plus riches et nous rappelle que nous avons été respectés et admirés du reste du monde lorsque nos sociétés étaient économiquement prospères, riches en sciences, littérature et spiritualité. Comme toutes les civilisations, nous avons connu des hauts et des bas dans notre longue histoire. Nous essayons aujourd'hui de sortir du point bas absolu qu’a représenté la mise en esclavage (c’est-à-dire la mise au travail force, le meurtre, le viol et la torture) de millions d’hommes, de femmes et d’enfants africains par des hommes et des femmes européens, américains et arabes.   

 

Nous devons impérativement changer de grille de lecture et cesser de conditionner et soumettre notre émancipation au bon vouloir d'autrui. Si nous voulons faire de nos enfants des citoyens à part entière, plaçons-les au centre de notre lutte. Apprenons-leur l’Histoire riche de leur peuple, investissons dans leur éducation, aidons-les à entreprendre, à se développer, à se responsabiliser et à ne pas oublier que le respect se gagne d’abord dans son propre foyer. Cultivons auprès d’eux les valeurs familiales et morales qui sont tout à fait en phase avec notre héritage africain. Redonnons une puissance spirituelle, éducative et économique à notre communauté. Libérons nos esprits des chaines de notre histoire récente et arrêtons de quémander à autrui une aide illusoire. Prenons en main l'avenir de notre communauté.

 

Nous avons donné une formidable leçon de civisme en manifestant dans le calme pour la très grande majorité d’entre nous et en bravant les risques sanitaires liés au Covid19. Nous devons à présent capitaliser sur ce mouvement et tourner nos efforts vers notre communauté. Retrouvons notre volonté de puissance en reprenant le contrôle de notre sécurité physique et matérielle, de notre éducation et de notre prospérité économique. Mettons en place les conditions nous permettant de créer des entreprises, des entreprises médiatiques, des agences immobilières, des lieux de divertissement, des commerces, de façon à ne plus dépendre du degré de racisme de certains de nos concitoyens. Cette émancipation économique et sociale, dont notre pays la France bénéficiera, nous permettra aussi d’acquérir le niveau d’influence collective nécessaire pour nous assurer d’un traitement plus juste de nos concitoyens. Les services de l’Etat - services de police compris - auront alors à cœur de protéger notre communauté au même titre que le reste de nos concitoyens (nous n’en demandons pas plus). En acquérant un niveau d’influence suffisant sur les institutions de la République, nous réussirons à faire en sorte que la hiérarchie policière soit particulièrement attentive à notre communauté. Elle ne le sera pas nécessairement par choix moral, mais simplement par volonté de préserver avantages et carrière.

 

Ainsi, aux membres de notre communauté tentés pas des actions de revanche contre les brutalités policières comme il y a pu en avoir au Etats-Unis (par exemple l’assassinat par Micah Johnson de cinq policiers à Dallas), il faut encore une fois rappeler que ce choix n’est pas la solution. Une société civilisée ne devrait pas permettre l’utilisation de la violence (surtout contre ses propres citoyens) et la tentation est forte pour certains de recourir à la violence comme arme de légitime défense dans les cas où cette société fait le choix d’autoriser la barbarie envers une communauté particulière. Mais non pas seulement le combat serait inégal en force mais aussi futile car notre adversaire réel n’est pas le policier de rue raciste nous brutalisant mais toute sa hiérarchie l’autorisant à exprimer brutalement son racisme et l’en protégeant des conséquences. Le comportement des forces de police à notre égard n’est que la conséquence du problème réel auquel nous sommes confrontés et qui commence au plus haut niveau de nos institutions. Méfions-nous des raccourcis et nous incitant à nous tromper de cible.                   

 

Le temps presse, nous avons beaucoup de travail et un retard monstrueux à combler. Si nous voulons être efficace, toute l’énergie de notre communauté doit être mobilisée autour de cet objectif. Trop de temps a été perdu dans des combats futiles, inutiles et souvent allant contre notre intérêt. Trop de temps a été perdu sur le traitement des conséquences de notre citoyenneté de seconde zone plutôt que s’attaquer aux causes réelles. Trop de temps a été perdu à naïvement croire que la solution viendrait de l’extérieur de notre communauté. Trop de temps a été perdu à expliquer que nous sommes des hommes et des femmes, ni plus ni moins. Si cela n’a pas été compris en 500 ans, il est naïf de penser que cela le soit dans les années qui viennent. Soyons maitres de notre destin individuel, de notre destin en tant que communauté et concentrons-nous sur les éléments que nous pouvons contrôler et en particulier l'éducation et la transmission de l’intégralité de notre héritage ànos enfants.

 

En nous donnant les moyens de sortir de la pauvreté et d’acquérir collectivement prospérité économique, sociale, politique, scientifique et intellectuelle, nous créerons les conditions pour pouvoir influer sur la République et ses institutions politiques, médiatiques et économiques. Nos concitoyens les plus racistes pourront le rester en pensée (si cela les rend heureux) mais ils deviendront très attentifs à leurs actes vis-à-vis de notre communauté. Notre combat à court terme ne doit plus être d’essayer de changer la manière de penser de nos concitoyens mais leur manière d’agir. A long terme, notre influence permettra aussi de faire évoluer le racisme de certains de nos concitoyens et surtout de leurs enfants. Notre priorité à court terme est cependant de réussir à rompre nos chaines et créer un cercle vertueux pour notre communauté. 

 

Il existe ainsi un certain nombre de choses simples mais fondamentales que nous pouvons dès à présent faire : éteignons notre téléviseur, notre radio et de manière générale, ne consommons pas d’objets matériels ou immatériels participant à notre rabaissement. Alertons les plus jeunes d’entre nous sur le danger de s’intoxiquer avec des divertissements faisant la promotion de la vulgarité et aidons-les à redécouvrir les artistes qui participent à leur éveil (rappelez-vous du Rap « conscient » avant sa lente disparition). Soyons intraitables et exigeant avec nous-mêmes dans notre combat pour obtenir une Egalite de citoyenneté.       

 

Encourageons tous nos concitoyens souhaitant faire preuve de solidarité avec nous dans l’action à faire de même. Aussi, faisons preuve de solidarité entre nous. Nos adversaires se réjouissent de nos divisions et les attisent. Les membres de notre communauté les plus armés intellectuellement ont le devoir de participer à l’éducation et à l’éveil des plus vulnérables d’entre nous. Il en va de même pour les mieux lotis socialement. Notre histoire récente a démontré notre incroyable résilience face à la barbarie et a l’injustice. Ceci n’est pas fortuit mais le fruit de l’héritage de civilisations anciennes et glorieuses que nous portons en nous et que nous transmettons à nos enfants.

 

Nous sommes citoyens français et également les héritiers de civilisations africaines anciennes. Nous devons nous atteler à façonner une France forte ayant à cœur la prospérité, la sécurité et la pleine citoyenneté des enfants de notre communauté en harmonie avec tous nos concitoyens solidaires et partageant notre objectif d’une société réellement égalitaire en droits et reconciliée avec elle-même.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.