Une histoire de voile....

Deux rencontres surprenantes

Je quitte la zone commerciale heureux, j'en ai fini avec les cadeaux de Noël. La voiture me ramène à mon domicile. Je suis accompagné par la voix de Sarah Vaughan interprétant Lullaby of Birdland, diffusé dans l'habitacle par mon Iphone. Bercé par le premier couplet, soutenu par un piano discret, mon regard se porte sur un homme seul, assis par terre devant un arrêt de bus.

Il se bat avec un sac à dos qu'il ne parvient pas à replacer sur ses épaules. Une béquille et une boîte de conserve traînent à ses côtés. Le temps de me garer 500 mêtres plus loin pour ne pas gêner la circulation, de stopper en I-tune avant l'impro vocale, d'exécuter le clic sur la clé pour la fermeture des portes, je rejoins l'homme sur le trottoir lui demandant s'il a besoin d'aide. Question stupide... Il a la gentillesse de ne pas relever.
Le sac enfin sur son dos, son défi est de traverser la route afin de rentrer chez lui. Il n'y arrivera pas seul, il n'a qu'une béquille, la deuxième lui a été volée.

Avait il bu? Pas sûr, il s'exprime normalement. En discutant sur les raisons de son état, je m'aperçois que la vie ne l'a pas épargnée. Si ses jambes ne le portent plus, ce n'est pas du à l'alcool mais à un passé douloureux. En tentant de le relever, je réalise que la tâche sera difficile. La traversée de la chaussée équivaut à une route du rhum par tempête, il est 17 h, le flot de voitures dans les deux sens est impressionnant. La station debout est acquise tant bien que mal. Nous nous engageons sur la route. Côté gauche les voitures s'arrêtent.
A ce stade, l'aventure me parait possible.
Nous atteignons le milieu de la voie dans une lenteur jugée indécente par la mine sévère que renvoient les phares et calandres des véhicules. Dans notre dos, le frôlement des carrosseries enfin libérées par notre première étape n'est pas rassurant.
La deuxième partie de la traversée s'engage, je devine que la rive est encore loin. La jambe droite de mon compagnon prend alors une mauvaise direction qui crée un déséquilibre inattendu. Je ne suis pas très sportif et suis loin de mes 20 ans.
Mon seul objectif est de ne pas se retrouver tous les deux allongés sur le macadam. Nous pivotons, titubons autour d'une béquille aussi folle que les jambes de mon binôme. J'interpelle le chauffeur de la voiture qui se trouve en tête d'une très longue file qui ne cesse de s'étirer du fait de notre blocage. J'espère que ce premier conducteur va comprendre que s'il nous sauve de la déroute, il sera moins en retard à son rendez-vous.
Point de salut de ce côté. C'est l'heure de pointe pour les quatre roues et le désert côté bipèdes. Par une manoeuvre qui s'apparente à un passement de jambe digne de Zidane (au diable la modestie), je redresse béquille et jambes, les efforts fournis mutuellement nous permettent d'arriver enfin à bon port.

La grille d'une maison lui sert de soutien le temps que j'aille chercher la boîte de conserve laissée à l'arrêt de bus. J'y trouve deux jeunes hommes. Leur analyse est sans équivoque: cet homme a bu, dans ce cas, il fallait appeler les pompiers. J'en déduis qu'ils ont assisté à notre chorégraphie en restant sur le quai, merci les gars!
De retour vers notre infortuné héros, (oui, c'est un rescapé de la vie ou d'un naufrage, comme vous voulez) une jeune fille d'une vingtaine d'années se tient à ses côtés, elle vient de garer son véhicule et propose de le ramener chez lui.
Réaction de soulagement de ma part :« Vous vous connaissez? », « Non, par contre si vous pouviez le ramener avec moi, afin que je ne sois pas seule, ça m'arrangerait. »

Cette jeune fille a un regard doux, une voix calme. Son visage bienveillant est confiné par un voile sombre qui la recouvre de la tête aux pieds.
Une apparition qui va, c'est sûr, nous guider vers la fin du périple
.
En trio dans une petite voiture nous sillonnons le quartier pour retrouver le domicile de notre passager. Les quelques marches à l'entrée de l'immeuble sont un nouvel obstacle franchi avec patience et persévérance. Avant de laisser cet homme qu'un membre de sa famille allait aider à gravir les étages, la jeune fille lui dit qu'elle est très étonnée, vu son handicap, qu'il habite au 3ème étage sans ascenseur. Il doit y avoir des solutions pour qu'il puisse obtenir un autre logement. Evidemment, je n'y avais pas pensé, bien vu Mademoiselle.

Nous quittons notre malheureux aventurier qui nous remercie avant de pénétrer dans le hall de l'immeuble aussi sombre qu'une grotte de l'Odyssée.Notre conductrice propose de me ramener à ma voiture, elle se dit désolée de m'avoir fait perdre du temps. Je lui répond que mon véhicule n'est pas très loin, et que j'ai la chance d'avoir des jambes. Je la remercie, la félicite pour son attitude. A ma question, pourquoi s'est elle arrêtée? Elle me répond que c'est normal, qu'elle avait également vu cet homme en difficulté à l'arrêt de bus avant moi.
Je traverse le quartier, retrouve ma voiture, je n'ai pas rebranché la boîte à musique, le chorus de Lullaby of Birdland restera en suspend.
Je suis songeur face à ces deux rencontres anonymes.
Deux navigateurs du Nord, dont l'un était le compagnon de la misère, avaient réussi leur traversée à contre courant, une Shéhérazade d'un autre temps avait sauvé l'honneur contre l'indifférence, ramenant l'équipage sur un tapis volant.

Une traversée banale dans le quotidien des humains.

François Eberlé

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