TOGO : Covid-19, Zedmen, NOVISSI, quels dégâts sociaux collatéraux à venir ?

Souvent, les décisions politiques prises au Togo par Faure Gnassingbé et ses gouvernements, ont pour habitude de surprendre les observateurs, tant par leur ineptie que par le caractère récurrent de leurs contradictions. La crise sanitaire provoquée par la pandémie du Covid-19, et l’application de l’Etat d’urgence sanitaire décrété le 1er avril, en fournit un nouvel exemple.

 

Les zémidjan de Lomé en chômage technique du fait des restrictions de circulation dues à la crise du Covid-19 Les zémidjan de Lomé en chômage technique du fait des restrictions de circulation dues à la crise du Covid-19

LES TRAVAILLEURS DU SECTEUR INFORMEL VICTIMES COLLATÉRALES SOCIALES DE L’ETAT D’URGENCE SANITAIRE

Les Zémidjans, ces mototaxis que l’on trouve dans toutes les villes sont célèbres dans toute l’Afrique de l’ouest, pour vous emmener pour quelques centaines de francs CFA, dans n'importe quel coin de la ville, là où les taxis traditionnels ne peuvent pas ou ne veulent pas toujours se rendre.  Acteurs incontournables de l’économie informelle, l’intérêt social des Zémidjans se fonde sur deux considérations essentielles.

LE CONTEXTE URBAIN.

Malgré les autobus de la SOTRAL dans la capitale Lomé, l’offre de transports publics reste en deçà des besoins des usagers avec un réseau de desserte sans rapport avec les exigences d’une urbanisation exponentielle. Les zémidjans permettent à des employés peu argentés devant se rendre chaque jour à leur travail, de négocier le meilleur prix forfaitaire en fonction de leurs moyens, mais également, suivant la mise de leur passager les zémidjans ajustent le leur. Inventifs et soucieux d’organiser leur profession afin de mieux satisfaire leurs clients, ils ont créé en 2018 une application pour smartphone dénommée GoZem, devant aboutir à une transparence des tarifs, avec un prix calculé au kilométrage et offrir une information claire et précise.

LE CONTEXTE SOCIAL ET L’EMPLOI DES JEUNES.

L’autre considération et non la moindre tient au fait que dans un marché de l’emploi fortement sinistré, notamment l’emploi des jeunes, un nombre important d’entre eux, même diplômés, se voit souvent contraint d’opter pour un emploi de zémidjan. Le Togo compterait 500.000 conducteurs de taxis-motos, dont 60.000 rien que pour Lomé.

Ainsi lorsque le gouvernement, dans le cadre du dispositif de l’Etat d’urgence sanitaire, a décrété le 2 avril les mesures les restrictions à la circulation, certaines touchaient de plein fouet les Zémidjans :  

  • Interdiction formelle aux tricycles de transporter des passagers ;
  • Interdiction formelle aux engins à 2 roues de transporter des passagers.

Ce qui équivaut de facto à les mettre en chômage total forcé.  

Ainsi apparaissent les premières limites de l’efficacité du dispositif gouvernemental de lutte contre le Covid-19, et les contradictions de sa politique.

Premier couac d’importance, pour la Coordination Nationale de Gestion de Riposte au Covid-19 au Togo (CNGR Covid-19), censée harmoniser les actions et pallier rapidement aux effets collatéraux négatifs des mesures d’urgence.

Faure Gnassingbé dans son adresse à la nation pour proclamer l’Etat d’urgence sanitaire, a annoncé haut et fort le 1er avril la création d’un Fonds National et de Solidarité économique de 400 milliards FCFA, fonds « alimenté par l’apport du gouvernement, les mobilisations auprès des partenaires internationaux, du secteur privé national et international et de toutes les bonnes volontés ».

Il convient ici d’apporter une précision relative à la gestion du franc CFA, qui entrave la maitrise de la dépense publique, si l’on considère que c’est la Direction du Trésor français qui valide ou non les avances budgétaires des pays de la zone CFA et qu’elles ne peuvent dépasser 20% des recettes budgétaires des pays de la zone CFA. Ainsi, Faure Gnassingbé et tous les dirigeants des pays de la Zone Franc CFA, ont-ils reçu l’aval de Paris pour faire les annonces par lesquelles est annoncé de déblocage de centaines de milliards, qui en ces temps de crise émergent par enchantement, comme des lapins sortis du chapeau d’un prestidigitateur ?

Apparemment rien de concret n’avait été concomitamment annoncé pour le soutien des catégories populaires les plus faibles et immédiatement impactées par les mesures de restriction d’activité. Jusqu’à l’instauration du programme « NOVISSI » qui ne semble répondre que partiellement aux besoins réels de la population.

Devant les vives polémiques et les tensions engendrées, se produisit une véritable levée de boucliers des Zémidjans, la catégorie sociale parmi les plus précaires, souvent contrainte de vivre au jour-le-jour en raison du caractère aléatoire de ses revenus, le gouvernement, s’était contenté d’un recul, l’équivalent d’un repli stratégique.

Ayant accusé quelque retard pour décider en urgence des mesures d’accompagnement, sonnantes et trébuchantes, le gouvernement via un communiqué officiel publié d le dimanche 5 avril au soir, a décidé d’un moratoire et suspendu temporairement jusqu’au 11 avril les mesures de restriction de circulation relatives aux transports urbains, pour ce qui concerne le Grand Lomé, les préfectures du Golfe et d’Agoè-Nyivé. Mieux encore, au lieu de cantonner la suspension à l’activité des zémidjans, il a levé les mesures précédemment annoncées pour l’ensemble des activités de transport :

  • obligation pour les responsables des gares routières d’y installer le dispositif de lavage des mains ;
  • obligation pour tous les chauffeurs ainsi que des passagers à bord des véhicules d’être protégés de bavette ; 
  • limitation du nombre de passagers à bord de la SOTRAL à 30 passagers ;
  • limitation du nombre de passagers à bord des taxi-ville de cinq (5) places à trois (3) passagers, plus le chauffeur ;
  • limitation du nombre de passagers des bus de neuf (9) places à cinq (5) passagers plus le chauffeur ;
  • limitation du nombre de passagers des bus de quinze (15) places à huit (8) passagers, plus le chauffeur.

Comme si le Covid-19 avait décidé d’une trêve dans sa propagation. Comprenne qui pourra !

Les zémidjans (motos-taxis) qui acceptaient d’envisager une limitation de leur activité en raison du coronavirus, à condition d'obtenir des compensations financières, ont salué cette décision à travers une déclaration de François Komlanvi AGBO, l’un des responsables de l’Union syndicale des conducteurs de taxi-motos (USYNCTAT) : « Nous saluons cette décision et remercions les autorités pour leur courage et leur sens des responsabilité ».

Toutefois cette manière de voir ne semble pas faire l’unanimité au sein de la profession si l’on en croit un conducteur interviewé dans une vidéo postée par la chaine Youtube, Liberte TV[i], le 6 avril 2020, qui ne mâche pas ses mots : « La corruption à haute dose fait qu'aucun syndicat ne représente les vrais Zedmen ».

Logo du programme NOVISSI Logo du programme NOVISSI

PROGRAMME NOVISSI : QUELS BENEFICIAIRES ?

Consultable en ligne sur le site dédié : https://novissi.gouv.tg/  le programme « NOVISSI », [mot qui signifie « entraide » dans la langue éwé, NDLR], est mis en place par l’Etat et réputé « venir en aide aux personnes et familles les plus vulnérables qui risqueraient de perdre ou ont déjà perdu leur revenu, en raison de l’adoption de mesures de riposte contre le Coronavirus ». C’est un programme de transferts monétaires « visant à soutenir tout citoyen togolais éligible » qui consiste « à fournir aux personnes et familles les plus vulnérables, des soutiens financiers mensuels, tout au long de l’état d’urgence ». Toutes les formalités sont censées se faire par téléphone mobile et par le biais d’un porte-monnaie électronique, en composant le *855, puis en suivant les instructions.

Pendant toute la durée de l’état d’urgence, les bénéficiaires du programme NOVISSI peuvent percevoir un soutien financier mensuel d’un minimum de : 12.250 FCA (18,67 €) pour les femmes et 10.500 FCFA (16 €) pour les hommes. Ce montant étant versé par moitié tous les quinze jours sur un porte-monnaie électronique. Les conducteurs de Zémidjan quant à eux percevront une aide mensuelle de 20.000 FCFA (30,48€) par mois également versée par moitié tous les quinze jours sur un porte-monnaie électronique. Aucun des cas d’indemnisation retenus par le programme ne couvre l’équivalent du Salaire Minimum officiel fixé à 35.000 francs CFA (53,35€) par mois.[ii]  

Invité sur la radio Kanal FM, le 9 avril, le ministre des Mines et de l’énergie, Marc Ably-Bidamon a chiffré le cout du programme NOVISSI indiquant : « Selon les estimations, le programme Novissi va coûter près de 12 milliards de F CFA au gouvernement sur les 3 mois et pourrait être reconduit si les circonstances l’exigent ».

Lancé le 9 avril le programme a aussitôt connu des difficultés opérationnelles selon les responsables de l’Agence nationale de développement à la base (ANADEB), en raison d’irrégularités signalées le jour du lancement du programme, notamment des fraudes massives. La directrice générale de l’Anadeb, Mazalo Katanga, indiquait au micro de Nana FM : « On n’a pas lancé Novissi pour le suspendre. C’est la première fois qu’il est mis en place. Il y a eu des difficultés techniques que l’on est sur le point de résoudre ». Comment le gouvernement peut-il en l'espace de 24 h affirmer que le dysfonctionnement est  la cause d'une fraude massive ? Quelle enquête sérieuse et documentée a-t-il pu effectuer? N'est-ce pas plutôt pour masquer son impréparation qu'une telle assertion est proférée?

Fraude massive ou difficultés techniques ? il faudrait savoir ! 

Autre hic et non des moindres de ce programme à connotation sociale, les conditions d’éligibilité, à savoir : être Togolais résidant au Togo, avoir 18 ans ou plus, avoir une carte d’électeur, être un travailleur ne disposant plus de revenu journalier à cause des mesures de riposte contre le Coronavirus. En fait le programme couvre les travailleurs du secteur informel : zémidjan, taximan, portefaix (Agbantéto), vendeurs ambulant(e)s, revendeuses, couturiers(ères), coiffeurs, artisans, menuisiers, cordonniers, employés de bars, restaurants, maquis, etc., et exclut les salariés du secteur formel à l’instar des employés des institutions financières et des grandes entreprises de la place, cadres de l’administration, fonctionnaires, chef d’entreprise PME, PMI.

On se demande bien pourquoi la carte d’électeur a remplacé la carte d’identité comme pièce de référence obligatoire pour bénéficier des mesures du NOVISSI ?

Là encore le régime n’est pas à une contradiction près. A moins qu’il ne s’agisse de récompenser les amis et soutiens du RPT/UNIR au détriment des autres catégories populaires ?

Les zémidjan au service de la campagne électorale présidentielle 2020 de Faure Gnassingbé, candidat du RPT/UNIR Les zémidjan au service de la campagne électorale présidentielle 2020 de Faure Gnassingbé, candidat du RPT/UNIR

L'IMPACT SUR L’ECONOMIE DE LA CRISE SANITAIRE

Les autorités ont indiqué qu’à la suite d’échanges avec certaines catégories professionnelles un certain nombre de mesures d’accompagnement ont été prises par le secrétariat d’Etat chargé de l’inclusion financière et du secteur informel, telles, la suspension des recouvrements de crédits pour les bénéficiaires des produits FNFI et l’instauration d’un moratoire sur les intérêts et pénalités de retard de remboursement ou la possibilité de rééchelonnement des crédits.

De son côté, le ministre de la fonction publique et du travail, Gilbert Bawara a rencontré les centrales syndicales, les organisations patronales et les représentants du secteur privé pour assurer que le gouvernement restera « au chevet » des entreprises, en précisant que des initiatives sont à l’étude afin de préserver l’emploi. Sans plus de précisions.

Mais il a également précisé la nécessité de la continuité économique du pays et demandé aux différents acteurs d’étudier les possibilités de mesures de rotation dans le travail ou de congés technique. Sans apporter aux salariés obligés de travailler, la moindre précision quant à la fourniture de la protection sanitaire dont ils doivent bénéficier si l’on veut rendre efficaces les mesures sanitaires de lutte contre le Covid-19.

On retrouve ici encore les mêmes contradictions, même si l’honnêteté éditoriale impose de rappeler que cette situation est semblable dans la plupart des pays du monde, y compris et même surtout les pays développés, où nombre d’employés et de salariés sont obligés d’aller travailler la peur au ventre, faute de protections sanitaires minimales mises à la disposition par leurs employeurs.

COUVRE-FEU, QUELS OBJECTIFS POUR LE GOUVERNEMENT ?

Nous avons déjà précisé dans ce blog, que selon Faure Gnassingbé : « Cette disposition de notre Constitution, jamais mise en œuvre dans l’histoire récente de notre Nation, est la preuve de la gravité de la situation à laquelle nous sommes confrontés ». Nous avions également fait remarquer un lourd anachronisme en relevant que si l’état d’urgence sanitaire est instauré pour trois mois le couvre-feu est instauré lui pour une durée indéterminée, sans précision de la motivation. Encore une fois comprenne qui pourra !

Les togolais, familiarisés avec les fausses promesses récurrentes de Faure Gnassingbé et du RPT/UNIR craignaient d’éventuels abus de la part de la force spéciale, composée de 5.000 agents, créée pour faire respecter le couvre-feu et l'état d'urgence décrétés dans la lutte contre le Covid-19. Ils n’auront pas attendu longtemps après l’instauration du couvre-feu pour constater les premières violations des droits humains. La force spéciale n’hésite pas à utiliser la manière forte, coups de matraque, et humiliations en tous genres. Des vidéos publiées sur les réseaux sociaux montrent les abus commis par des éléments des forces de sécurité sur les populations civiles. Au Togo ces abus ont conduit Célestin Agbogan, président de la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (LTDH), à interpeller le gouvernement sur ces dérives. « Hier nuit, nous avons été informés de plusieurs cas de bavures policières de tous genres. Je crois qu’on n’a pas besoin de cela pour lutter contre une pandémie. Lorsqu’une mesure est annoncée et appliquée le lendemain, on peut estimer que certains ne soient pas encore informés », a estimé le défenseur des droits de l'homme, précisant que « la loi prévoit la sanction à appliquer en cas de violation d’une mesure. Rien ne pourra justifier des coups de matraques et des violences sur des citoyens et la lutte contre la propagation du Covid-19 ne doit donc pas se faire au détriment du respect des droits de l’homme ».[iii]

Une vidéo mise en ligne sur les réseaux sociaux montre un jeune homme sévèrement blessé à l´œil droit par suite de sauvages bastonnades dans la nuit de samedi 4 avril 2020.

Le gouvernement par la voix du ministre de l’administration territoriale, Payadowa Boukpessi, s’est aussitôt efforcé de minimiser les premières entorses au droit, commises par la force spéciale, qualifiant les témoignages circulant sur les réseaux sociaux de fake-news et promettant des sanctions en cas d’abus : « On a mis en place une force spéciale contre la pandémie. Cette force est instruite pour rester dans la légalité. Il n’est pas question d’abus quelconque. Il n’y aura pas d’abus. Nous appelons tout de même les Togolais à respecter les consignes qui sont données. Cela est dans l’intérêt de tous. Ne vous fiez pas à ce que certains publient sur les réseaux sociaux sans investigation. S'il y a des abus, des sanctions seront prises ».

Les togolais étant familiarisés longue date avec le degré d’impunité totale, parmi les plus élevés d’Afrique, dont jouissent les forces de police, la gendarmerie et l’armée au Togo, les affirmations de Payadowa Boukpessi, résonnent aussi creux qu’une calebasse évidée.

Nous suivrons avec intérêt l’« efficacité » de Faure Gnassingbé et du gouvernement pour venir en aide aux millions de togolais dont la souffrance est le lot quotidien et le bien-être un perpétuel mirage à l’horizon ! FF.

François FABREGAT

10 avril 2020

Pénurie de masques de protection ou prix dépassant les bourses des plus démunis ? Pour y remédier, stylistes et couturiers du Togo font appel à leur imagination, distribuant ou mettant sur le marché des masques en tissus colorés, lavables et réutilisables. Prisés par la population, leur efficacité est, toutefois, mise en doute… Pénurie de masques de protection ou prix dépassant les bourses des plus démunis ? Pour y remédier, stylistes et couturiers du Togo font appel à leur imagination, distribuant ou mettant sur le marché des masques en tissus colorés, lavables et réutilisables. Prisés par la population, leur efficacité est, toutefois, mise en doute…

[i] Liberte TV, « #Coronavirus: la corruption à haute dose fait qu'aucun syndicat ne représente les vrais Zedmen », YouTube, 6 avr. 2020, voir : https://www.youtube.com/watch?v=n8bPOtJjbo4&feature=youtu.be

[ii] FONDATION POUR LE RENFORCEMENT DES CAPACITES EN AFRIQUE, « Le défi du chômage des jeunes en Afrique », Document Hors-Série No. 26, 2016, page 50 : Tableau 5.1 Les taux de chômage des jeunes (âge 15–24) en Afrique de l’Ouest, 2013 (%) Source : World Bank 2014a, voir : https://opendocs.ids.ac.uk/opendocs/bitstream/handle/20.500.12413/12843/Occasional%20Paper%2026%20French.pdf?sequence=1&isAllowed=y

[iii] Georges Ibrahim TOUNKARA, « Covid-19, couvre-feu et dérives policières au Togo », deutsche.welle.com, 03 avril 2020, voir : https://www.dw.com/fr/covid-19-couvre-feu-et-d%C3%A9rives-polici%C3%A8res-au-togo/a-53007847

 

 

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